SUSPENSION DE « LA NOUVELLE TRIBUNE » : UN ABUS DE POUVOIR CONTRE UN ABUS DE POUVOIR ?

La suspension à durée indéterminée du quotidien privé « La Nouvelle Tribune » par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication par décision N° 18-024/HAAC du 23 mai 2018, défraie la chronique depuis quelques jours. Une suspension qui serait due à la « violation du Code de l’information et de la Communication et du Code de déontologie de la presse béninoise ». Etant donné que c’est une mesure qui touche à la vie de tous les Béninois parce que mettant en péril la règle de la liberté d’expression, nous ne se saurions y rester indifférent. Mais que dire à la suite de tant de voix avisées dénonçant ce cheveu projetée dans la soupe de notre processus démocratique par la HAAC à travers son président, Adam Boni Tessi ? Oui, à quoi bon noyer sa voix dans ce concert d’indignations de professionnels des medias, de juristes de tout genre, de politiques, d’acteurs de la société civile et d’autres « e-opposants » ? Eh bien, nous venons signifier seulement deux choses dont l’une nous semble passer inaperçue dans cette vague d’indignations.

La première chose consiste justement à dire que nous faisons nôtre le tollé que suscité la décision inique du président de la HAAC, Adam Boni Tessi, qui n’est pas à son premier acte attentatoire à liberté d’expression dans notre pays. Parce que sous l’autorité de Boni Tessi comme sous la plupart de ses prédécesseurs, la HAAC s’est toujours trompée de rôle, celui défini par la loi N° 90-32 du 11 décembre 1990 portant Constitution de la République du Bénin qui dispose en son article 142 : « La Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la communication a pour mission de garantir et d’assurer la liberté et la protection de la presse, ainsi que de tous les moyens de communication de masse dans le respect de la loi. Elle veille au respect de la déontologie en matière d’information et l’accès équitable des partis politiques, des associations et des citoyens aux moyens officiels d’information et de communication. » Sinon, comme l’ont démontré des juristes de grande notoriété, quelle est la loi qui autorise la HAAC à fermer un organe de presse ? Quelle est l’échelle de sanctions sur laquelle l’institution s’appuie pour décider du sort de tel ou tel organe de presse ? Il n’en existe pas. C’est la preuve que la HAAC, d’hier à aujourd’hui, use d’abus de pouvoir. Il est donc temps que cette institution, que certains observations assimilent à juste raison à une hache (HAAC-HACHE) dirigée contre la presse, cesse d’être un instrument politique au service d’un homme qu’on se voit obligé de protéger contre « des injures et autres registres attentatoires à la vie privée ». C’est pourquoi il faut penser à une action urgente pour résoudre le problème-HAAC. Mais quelle thérapie pourrait prospérer sans passer par la révision de la loi instituant la HAAC c’est-à-dire la Constitution ? Faut-il faire le deuil de la HAAC ou la revitaliser ? Le débat doit se faire dans le cadre de la révision de la Constitution. Autrement dit, au lieu de rejeter toute idée de révision, acceptons d’y aller avec nos amendements. Et il est de la responsabilité des journalistes de susciter le débat public et de l’orienter vers ce but.

Et c’est d’ailleurs le second élément sur lequel il nous semble impérieux d’insister dans la polémique actuelle : la responsabilité du journaliste. En effet, lorsque nous défendons la liberté d’expression, nous ne devons pas perdre de vue que le rôle du journaliste est à la fois d’informer (faire savoir la vérité) et d’éduquer (ne pas passer outre la morale sociale). Et parlant d’éducation morale, qu’il soit clair qu’elle est loin d’être universelle : à chaque peuple sa morale. C’est de là que nous disons d’ores et déjà que la liberté d’expression (dont la liberté de presse) à l’occidentale n’est pas importable dans son intégralité chez nous. Que des Français soient autorisés à traiter publiquement leur président de la République ou autres autorités de « voyous » ne saurait être un modèle imitable. Car vouloir imiter ces travers au nom de la liberté de presse, au nom de la mondialisation, c’est s’engager à faire face aux effets pervers qui en découleraient. Et ces effets pervers, c’est par exemple l’attentat de Charly Hebdo et autres actes terroristes sur fond d’intolérances religieuse, culturelle, politique, etc. C’est dire qu’autant nous nous indignons contre la décision de la HAAC, autant nous devons dire clairement aux journalistes de La Nouvelle Tribune (dont la ligne éditoriale doit faire école) et à tous les autres qu’on peut dénoncer sans verser dans des injures. Qu’on peut dénoncer les erreurs ou les fautes de gestion du chef sans pour autant l’affubler de « déficience d’intelligence » et autres. Parce qu’il n’est pas de nos mœurs de manquer d’égard au chef. Et au-delà du respect du chef, c’est du respect de la dignité humaine qu’il s’agit. N’est-ce pas pour cela qu’à l’aide du Code sur le numérique, on traque les auteurs de propos diffamatoires sur les réseaux sociaux ? Et c’est de la responsabilité du journaliste de contribuer à l’enracinement de cette morale. Autrement, cela devient un abus de droit, pour ne pas dire, de pouvoir.

Alors, que chacun circule dans son couloir. Car « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ».

 

Colbert Tatchégnon DOSSA

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