Quand Talon en demande un peu plus aux politiques…

« Christophe ! (…) Attention ! (…) Christophe, ne demande pas trop aux hommes / Et à toi-même, pas trop ! » Ainsi Madame Christophe supplie-t-elle, dans La tragédie du roi Christophed’Aimé Césaire, fougueux de roi de mari pour l’amener à dompter ses ardeurs dans l’exercice de sa mission de direction de son peuple. Ce à quoi Christophe, déterminé à aller jusqu’au bout, rétorque : « Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux  nègres, Madame ! S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes, m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni Blancs ni Noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame. Tous les hommes ont mêmes droits. J’y souscris. Mais du lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ? A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçu, plaqué sur le corps, au visage, l’omni-niant crachat ! Nous seuls, Madame, vous m’entendez, nous seuls, les nègres ! Alors au fond de la fosse ! C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter, voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arcboute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh ! la tête, large et froide ! Et voilà pourquoi il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas ! C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche ! »

Voyant venir mon parallèle entre cet extrait de cette admirable œuvre de Césaire et le contexte sociopolitique actuel de notre pays, vous maugréez sans doute en ces termes : « Quel anachronisme ! D’où vient-il qu’on nous parle, au 21esiècle, de déportation, de traite, d’esclavage, de Nègres, de Blancs et quelles fadaises encore ? Voilà un prisonnier de l’Histoire qui veut irrémédiablement trouver des causes exogènes à nos échecs !… »

Vous n’y êtes pas tout à fait. Je ne veux nullement vous embarquer dans une machine à remonter le temps au point d’y être coincé. Je ne saurais simplement m’empêcher de paraphraser Césaire pour tenter une explication de la crise de maturité que vit actuellement notre peuple. Cette crise qui n’est due à rien d’autre qu’au fait que nous avons affaire, depuis 2016, à un Chef d’Etat qui a pris ses responsabilités face aux acteurs politiques qui ne savent qu’amener le peuple à leur tirer les marrons du feu. Je voudrais donc paraphraser, disais-je, Césaire pour dire que nos acteurs politiques demandent toujours trop à notre peuple mais pas assez à eux-mêmes. Demander, dis-je ? Non. Ils lui en exigent plutôt trop. Ils exigent et obtiennent trop d’effort du peuple. Au point que les deux parties (les acteurs politiques et le peuple) se retrouvent dans une relation d’interdépendance comme celle du maître à l’esclave ; et le premier ferme au second toute perspective d’affranchissement parce qu’il n’entrevoit pas sa vie sans lui. Du coup la conscience collective s’en trouve avachie et ne jure que par le défaitisme, la résignation et le fatalisme avec des adages aussi nuisibles les uns que les autres pour notre développement : « Sous le règne d’un chef, la corde vous attache les bras par-devant ; sous celui d’un autre, elle vous lie par-derrière » ; « Le troupeau ne saurait se détourner du porteur d’herbes fraîches au profit du porteur de fagot », etc.

Mais nous voici à la croisée des chemins. Avec un empêcheur de tourner en rond. Un empêcheur de tourner en rond qui a décidé d’en demander un peu plus aux acteurs politiques de notre pays. C’est en effet l’option prise par le Président de la République, Patrice Talon, et qui est source, à juste titre, d’incompréhension et de friction. Nous n’en voulons pour preuve que la réforme du système partisan dont il continue d’assurer bon an mal an le service après-vente.

A ses partisans ou ceux qui se font passer pour tels, il en demande un peu plus car ils savent combien elle est périlleuse l’aventure dans laquelle ils sont embarqués avec le peuple. Combien ne sont-ils pas à avoir essuyé, dans le cadre des mouvements de contestation des élections législatives du 28 avril 2019, des agressions physiques et des actes de destruction de leurs biens ? D’autres se trouvent en prison au lendemain des violences post-électorales. Et le risque d’insécurité plane en permanence sur eux car la méfiance au sein du peuple, qui se complait dans son « habitude du malheur » (pour emprunter au titre d’un roman de Mongo Béni), est telle que pour une partie de l’opinion nationale, tous ceux qui sont favorables aux réformes entreprises par le pouvoir actuel sont des indésirables, des traîtres. Du coup, regagner la confiance du peuple n’est pas une sinécure.  

Quant aux opposants, le Chef de l’Etat leur en demande un peu plus en ce sens qu’ils sont obligés d’aller au-delà des dénonciations et appels au soulèvement pour déstabiliser un pouvoir tenu par un homme dont ils ont été eux tous des marionnettes dans une autre vie. Il leur en demande un peu plus au point qu’ils n’ont pu contourner les obstacles de la nouvelle donne politique pour installer un parlement d’opposition devant lui rendre le pays ingouvernable.  

Nous sommes, en effet, en droit de douter de la bonne foi de cette classe politique, toutes tendances confondues, qui a toujours chanté sa volonté de réformer notre système partisan sans jamais réussir à la traduire en acte. Qu’il nous souvienne la malheureuse expérience de l’Union pour le Bénin du futur (UBF) sous le Président Mathieu Kérékou et, tout récemment, de l’Union fait la Nation (UN). Et n’eût été la querelle de personnes entre les Présidents Boni Yayi et Patrice Talon, il est probable que l’alliance Forces Cauris pour un Bénin Emergent (FCBE) ait rejoint ses prédécesseurs au cimetière de l’Histoire.

Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, le constat est là défiant toutes les prévisions politiques : aucun acteur politique issu d’un parti politique n’a jamais réussi à briguer la magistrature suprême. C’est quand quelqu’un sort de nulle part pour prendre le pouvoir qu’il devient l’otage des opérateurs politiques propriétaires de clubs électoraux dits partis politiques. Tel est le folklore que nous appelons multipartisme intégral et qui serait le signe de la vitalité de notre démocratie. Un folklore que nous animons depuis une trentaine d’années avec nos maigres ressources et celles issues des fameuses aides au développement.

Voilà pourquoi, toujours pour paraphraser Césaire, il est temps d’en demander aux acteurs politiques plus qu’aux autres : « Plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas ! C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche ! »

Pourquoi donc ne pas se réjouir de voir cette classe politique, toutes tendances confondues, mise aux pas ? Toutes tendances confondues car il y en a qui, faute de pouvoir ramer à contre-courant, se sont laissés entraîner dans la mouvance politique  sans pouvoir protester à haute voix. Il est à espérer que ceux-là ne soient pas le cheval de Troie du système. Et c’est là que le Président Patrice Talon doit veiller à ne pas subir le sort du Moucheron qui, d’après une fable de La Fontaine, après avoir gagné un duel contre le redoutable Lion n’a pu échapper à l’embuscade de l’Araignée ; ce qui amène le fabuliste à conclure « qu’aux grands périls tel a pu se soustraire, qui périt pour la moindre affaire ».

 

Auteur: Colbert Tatchégnon DOSSA

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