Profession : footballeur ? Il y a mieux à faire en Afrique

Avant tout propos, il convient de préciser deux choses. La première : de quel terroir émane  ce discours ? Il émane de la plume d’un Africain, du citoyen d’un pays encore sous le joug de l’impérialisme occidental, d’un pays entraîné, telle une barque à la voile trouée, par le puissant courant de la mondialisation dont il ne peut encore rien tirer. La seconde qui servira d’ailleurs de fil d’Ariane à notre argumentaire : à qui s’adresse ce discours ? A nos jeunes frères africains dont mes apprenants qui me demandent ‒ puisque je les exhorte à rompre avec le mythe des diplômes que nous tenons des improductifs et poussifs systèmes scolaire et universitaire français et à s’investir dans leur passion pour en faire leur profession ‒ si je serais prêt à laisser mon enfant devenir footballeur si telle est sa passion. A cette question, ma réponse est sans détour : il y a mieux à faire que de vouloir exercer le football ‒ ou le sport en général ‒ comme une profession dans notre contexte africain où tout est à accomplir. Alors, avant que mon fils exprime un tel vœu, celui de devenir un footballeur professionnel, j’aurais eu le temps d’étouffer, en lui, ce rêve qui n’est rien d’autre qu’une illusion, voire un cauchemar. Parce que notre peuple n’a pas besoin d’une profession de luxe comme celle-là.

On me dira que je tiens une position caduque voire insensée, à une époque où le sport est un facteur de développement. Oui, le sport est un facteur de développement, mais pour qui ? Oui, la France, l’Italie, le Brésil, l’Angleterre, l’Argentine et autres nations dites sportives peuvent investir dans le football et avoir un retour sur investissement. Ils ne sont plus au stade primaire de développement où il n’y a pas à manger pour tout le monde, où un poteau électrique (même non encore alimenté en énergie électrique !) installé dans un village est un événement médiatisé, où on ne peut organiser des élections sans tendre la main aux PTF (Partenaires Techniques Financiers) qui peuvent imposer le chef de l’Etat dont ils ont besoin pour des raisons malsaines, où on exécute des programmes scolaire et universitaire sans aucune garantie de débouchés professionnels et qui ne fabriquent que des citoyens extravertis ne rêvant que de bourses étrangères comme condition sine qua non de réussite de leur carrière professionnelle. Alors, quelle plus-value apporte l’organisation d’une compétition sportive à un pays africain hormis quelques stades hâtivement construits à l’approche des compétions puis abandonnés en décrépitude juste après les évènements ? Une bonne occasion pour quelques individus de s’engraisser à travers la corruption.

On m’objectera que le sport est aujourd’hui une grosse industrie pourvoyeuse de quantité de ressources économiques aux nations et source d’épanouissement pour les sportifs professionnels. C’est vrai. Mais c’est valable pour tous les autres sauf pour l’Afrique. Car, il importe d’y réfléchir plus calmement : qui fabrique les équipements de sport (maillots, chaussures, ballons, tableaux d’affichage techniques, etc.) ? qui détient les grosses entreprises de presse capables d’acheter les licences de diffusion des matchs ? qui fabrique les matériaux de construction des stades ? d’où proviennent les multinationales bénéficiant des marchés de construction des stades ? qui fournit la main d’œuvre pour les travaux de constructions ? Répondre objectivement à ces interrogations revient à se rendre à l’évidence que sur toute la ligne de l’industrie sportive, l’Afrique n’est que consommatrice donc ne fait qu’enrichir les autres.

On me citera les milliards de dollars ou d’euros que brassent nos compatriotes africains tels que Sadio Mané (Sénégalais), Mohamed Sallah (Egyptien), Ryad Mahrez (Algérien), Cédric Bakambu (Congolais), Serges Aurier (Ivoirien), Pierre Emerick Aubameyang (Gabonais) et autres qui ont le vent en poupe actuellement dans les plus prestigieux clubs occidentaux. Ou encore, on peut me rappeler le souvenir de Samuel Eto’o, Didier Drogba, Roger Mila, Georges Weah, Abedi Pelé, Augustin G G Okocha, Nwanko Kanu, et bien d’autres génies africains du football qui ont fait la pluie et le beau temps de par le monde, et qui ont fait fortune dans le football. Je vous réponds qu’on n’a aucun orgueil à tirer des réussites individuelles au milieu d’un peuple qui vit dans « l’habitude du malheur » ‒ pour emprunter au titre d’un roman de Mongo Beti ‒ pour ne pas dire dans l’habitude de l’échec. Par parallélisme de forme, lorsqu’une équipe sportive perd un match, que retient-on d’elle ? Le score traduisant sa défaite ou le nombre de dribles réussis par ses meilleurs joueurs ?

Vous me direz que ces stars contribuent au développement de leurs pays par le transfert des fonds qu’ils gagnent à l’étranger. Certains de ces champions investissent dans des œuvres caritatives (construction d’école, équipement de centres de santé, etc.) à travers leurs fondations. Bien entendu, ce serait ingrat, de ma part, de ne pas saluer ce sens de solidarité qui caractérise quelques-uns de nos champions. Mais, sans le savoir, ils détruisent plus le tissu social africain qu’ils ne participent à son développement. Ils ne sont que des vecteurs de ce que Jean-Marie Brohm appelle « l’idéologie sportive ». Une idéologie qui, affirme celui-ci, « accentue la religiosité mystique diffuse, l’héroïsation des ‘’surhommes’’, l’exaltation de l’évasion sociale dans le rêve sportif (…), l’idolâtrie de certaines vedettes dont la seule ‘’exemplarité’’ est la capacité à échapper aux rigueurs du fisc, la tendance aux violences sexuelles ou la détermination à ‘’s’essuyer les semelles’’ sur le visage de l’adversaire, l’adulation démagogique enfin de meutes enragées de supporters dont le seul ‘’apport à la culture’’ est la propension à la casse, l’alcoolisme et la xénophobie… Le spectacle  sportif omniprésent aboutit en définitive à la chloroformisation des consciences et à l’anesthésie de la pensée critique. L’opium sportif, véritable veau d’or de la modernité libérale, est à l’heure de la mondialisation la religion populaire par excellence : religion sans transcendance, religion de la misère sociale et culturelle, religion des marchands du temple, religion de la jungle. » (Jean-Marie Brohm, La Tyrannie sportives. Théorie critique d’un opium du peuple, Beauchesne éditeur, 2006).

Et ce sont ces avatars du sport que l’on fait miroiter à nos enfants qui braillent jusqu’à se battre devant des postes téléviseurs en suivant des matchs de leurs soi-disant idoles. Pendant mes années d’étudiant en résidence universitaire, à la suite de plusieurs scènes de bagarres entre étudiants téléspectateurs, nos autorités rectorales ont dû disposer deux postes téléviseurs en sens opposé dans la salle-télé de notre bâtiment de sorte que lors des matchs dits classico les supporters de Real Madrid et ceux de Barça, par exemple, se fassent dos. La salle est donc subdivisée en deux parties à ces occasions pour que chaque camp célèbre « sa » victoire dans son secteur. Ceci pour limiter les risques de rixes parfois sanglants. Ridicule, n’est-ce pas ? La violence sportive n’est nullement l’apanage des spectateurs africains, me rétorque-t-on. J’en conviens, mais cette ardeur, que la jeunesse met à suivre puis à pratiquer le football, est la même qu’elle investit dans son entreprise folle de migration par tous les moyens vers l’Occident. Pourquoi ? Parce qu’ils sont rarissimes voire inexistants, ces footballeurs professionnels africains qui parviennent à réussir leur carrière sur le continent sans aller en Europe ‒ en apparaissant sur les écrans et en voyant leurs noms derrière des maillots qui se vendent comme de petits pains même dans les bourgades les plus inaccessibles. Parce que celui qui réussit, c’est celui qui joue dans des clubs tels que Chelsea, Arsenal, PSG, Lyon, Barça, Real Madrid, Manchester, etc.

C’est d’ailleurs pourquoi, malgré les prouesses de nos légendes du football telles que les Égyptiens Hossan Hassan, Hassan Shehata ou encore Essamedine Kamal Tawfik El Hadary plus connu sous le nom de El Hadary, qui ont le mérite d’évoluer en Afrique, ils ne sont pas aussi célébrés que Lionel Messi, Ronaldo et autres par notre jeunesse extravertie.

Du coup, combien ne sont-ils pas, les jeunes Africains qui, comptant sur leurs muscles pour avoir une carrière éblouissante de footballeur comme Lionel Messi, Ronaldo et autres, se font embarquer pour aller mourir bêtement dans la Méditerranée ? Aller mourir dans la Méditerranée lorsqu’ils ont survécu à l’esclavage qui les accueille sur les terres de transit du Maghreb. Et là, qui perd ? C’est l’Afrique.

Dans de telles conditions, vous voulez que les gouvernements africains investissent dans le sport parce que les autres le font. Vous voulez qu’on distribue des fonds aux clubs de football pour que leurs responsables se les partagent au détriment des jeunes qui croient qu’ils peuvent vivre du football. Vous voulez que l’on recrute, à prix d’or, des soi-disant <<sorciers Blancs>> pour entraîner nos équipes nationales parce qu’on croit qu’ils détiennent la potion magique susceptible de nous fabriquer des Lionel Messi en un tour de main. Et même pour des compétitions continentales internes comme la CAN ‒ Coupe d’Afrique des Nations ‒, on voit les staffs techniques de nos équipes nationales composés en majorité de Blancs de troisième âge désœuvrés dans leurs propres pays. Cela s’appelle simplement gaspillage de ressources pour embrasser du vent. Un gaspillage qui prospère sur le terreau de la colonisation mentale volontaire dont nous sommes encore victimes.

Et le gouvernement de mon pays ‒ le Bénin ‒ pense innover en décrétant, dans les établissements scolaires secondaires, l’ouverture de soi-disant classes sportives au profit desquelles les cours vaquent désormais les après-midis des mercredis et vendredis. Dans quel but ? Faire des établissements scolaires des pépinières de sportifs afin de disposer d’équipes nationales sportives compétitives. Parce que nous voulons toujours faire du moutonnement derrière les Occidentaux. C’est une aberration ! Quelles sont les infrastructures sportives dont nous disposons pour prétendre entrer en compétition avec les autres ? Un adage gun dit : « Une personne rassasiée ne saurait sortir, le ventre repu, et inviter au jeu ses semblables qui, affamés, ont les mains à la tempe. » Ce qui traduit parfaitement la situation dans laquelle nous nous trouvons : les Occidentaux, repus, invitent les Africains à se distraire pour oublier leur faim. Et nous voilà courant derrière eux lors des Jeux olympiques (J. O.), de la Coupe du monde et autres plaisanteries. « Comme si un ballon de basket ou une raquette de ping-pong  pouvaient offrir une réelle perspective de promotion sociale, comme si la défonce sportive pouvait lutter contre la drogue ! », s’indigne Jean-Marie Brohm.

Il est temps que nous apprenions à nos jeunes à utiliser leurs muscles à produire de la richesse à notre peuple. Remplaçons les « dieux du stade » par des dieux des sciences, des technologies, des arts, des industries, etc.

Comme Gustave Thibon, « je ne méconnais pas la valeur humaine du sport. Sa pratique exige de solides vertus de l’esprit : maîtrise de soi, rigueur, discipline, loyauté. » Le sport doit nous permettre, dans les écoles et autres centres de formation, d’entretenir ces vertus chez nos enfants. Mais de là à les encourager à en faire une profession au stade actuel de notre sous-développement, je dis non. Nous n’avons aucun retard à rattraper sur les autres nations, en sport. Cessons de jouer au clown dans notre marche vers le développement.

Colbert Tatchégnon DOSSA

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