Patrice Talon : kamikaze politique ou technicien du contre-feu ?

Profitant d’une interview qu’il a accordé à deux médias français, le président du Bénin, M. Talon a été incroyablement bavard sur le franc CFA (le franc des colonies françaises d’Afrique), un sujet tabou pour la plupart des présidents des pays africains utilisant cette monnaie de singes. Depuis cette sortie, le président Talon, qui avant cette interview était vigoureusement critiqué de tous pour son style autoritaire de gouvernance et sa gestion de l’économie béninoise, reçois des soutiens venant de toutes l’Afrique. En l’espace d’une interview, le président Talon est passé de tyran, de fossoyeur de la république à patriote, courageux défenseur des intérêts des pays africains. La transformation s’est faite à 360° comme par magie. Vue la nature du sujet et les réactions produites par la sortie du président Talon, on peut se poser la question suivante : Patrice Talon joue-t-il le kamikaze politique, ou est-il un technicien du contre-feu ? Cette interrogation a une valeur particulière aujourd’hui. Voyons scrutons les deux hypothèses.

 

Patrice Talon : un Kamikaze politique 

 

Il est indéniable que le président Talon a fait preuve de témérité en se prononçant comme il l’a fait face à la presse française. La question du franc CFA a couté la vie à plusieurs chefs d’Etats africains : Olympio du Togo, Sankara du Burkina Faso, Keita du Mali. La liste est longue. Depuis de décennies la France prétend avoir offert le mouton de l’indépendance et le franc CFA aux pays africains. Bizarrement, la France continue et tenir la corde. Les autorités françaises affirment que le franc CFA appartiendrait aux Africains. Dans le même temps, elles disent être prêtes à une réforme audacieuse. Le choix des mots a tout son sens. Le ministre français de l’économie, Bruno Lemaire, d’ajouter : « Nous voyons que dans le monde instable où nous sommes, être ensemble, ça protège. L’initiative doit venir des États membres de la zone franc. C’est à eux de décider librement, ce qu’ils souhaitent comme évolution, comme transformation. Ce que je peux vous dire, c’est que le président de la république est prêt à une réforme ambitieuse de la zone franc. Mais je le redis, c’est aux États membres de la zone, de prendre l’initiative, de faire des propositions, et de mesurer jusqu’où ils souhaitent aller. »  M. Le Maire fait deux choses essentielles dans cette déclaration. D’abord, il isole les pays francophones, utilisateurs du Franc CFA, du reste des pays membres de la CEDEAO (Communauté Économique Des États d’Afrique de l’Ouest). En disant que « c’est aux États membres de la zone, de prendre l’initiative, de faire des propositions », la France refuse le droit de regard du Nigéria et du Ghana (les deux économies le plus fortes de la CEDEAO). Le Ghana et le Nigéria, dans le cadre de la création de la monnaie commune CEDEAO (ECO), ont demandé à pays utilisateurs du franc CFA de se dissocier de la France, afin de construire une union monétaire plus solide qui garantisse les intérêts des peuples africains. Mais comme nous l’avons dit plus haut, les pays africains semblent contraints d’accepter de garder le mouton et de laisser la corde au voleur, dans notre exemple la France. La contrainte française s’illustre à travers les propos du ministre français. Puisqu’il menace ouvertement les pays africains. Sinon, qu’est-ce que les présidents africains doivent entendre par : « mesurer jusqu’où ils souhaitent aller » ? Il ne faut pas chercher trop loin. Ce sont les corps sans vies de leurs homologues tués ou chassés du pouvoir par des mercenaires payés par la France qui est dans l’esprit de présidents africains l’unité de mesure ! Aussi, quand M. Le Maire dit : « Nous voyons que dans le monde instable où nous sommes, être ensemble, ça protège. », les Africains n’étant pas dupes savent quoi il fait allusion. La région ouest-africaine est en proie à des attaques terroristes depuis plusieurs années. La France y déploie ses troupes. Aucun dirigeant peu ne voudra se mettre à dos un tel « allié ».

Il faut donc être un kamikaze pour parler comme le président Talon. On ne critique pas le franc CFA et la politique française en Afrique sans porter des gants. L’ambassadrice de l’Union Africain à New York, Dr. Arikana Chihombori-Quao l’a appris très amèrement. Pour avoir fait son travail d’ambassadrice, en dénonçant la politique française et ses désastres en Afrique, elle a été bêtement relevée de ses fonctions. Ce sont ces faits et qui font de M. Talon le héros du moment. Mérite-t-il toutes les gloires que l’on lui prête en ce moment ? Est-il aussi courageux qu’il parait ? Ou est-ce que sortie cache bien autre chose ?

 

Patrice Talon : un technicien du contre-feu

 

Et si M. Talon avait tout calculé ? Et si ce que nous saluons tous comme un acte téméraire ne l’était pas mais visait d’autres objectifs ? C’est ce point de vue que nous défendons dans ce chapitre. La biographie d’homme d’affaires et la gestion du pouvoir politique de M. Talon laissent des traces sur le fait qu’il ne pose jamais un acte gratuit. On se rappelle encore sa boutade : « Je pense toujours à moi d’abord. » lancée dans une interview accordée également aux médias français. La sortie de Talon serait une stratégie, une technique de contre-feu à trois variables.

Primo, M. Talon serait un porte-parole de la France. Il serait alors dans ces conditions le contre-feu utilisé par la France pour sauver les meubles dans la controverse du franc CFA. En effet depuis quelques mois, les sociétés civiles africaines montent au créneau pour demander à la France de rendre aux Africains ce qu’elle leur vole de force depuis des siècles. Le franc CFA cristallise les débats. Si l’omerta autour de la question avait permis et à la France et aux élites africaines de continuer à piller, et à gérer de façon opaque les ressources africaines, l’exigence de transparence voulue par les sociétés civiles africaines rend les choses plus compliquées. Au lieu de perdre tout contrôle, la France aurait pu mettre dans la bouche de M. Talon la solution qui garantit le mieux ses intérêts. Dans cette hypothèse, notre héros n’est rien d’autre qu’un perroquet qui a bien appris toutes les saletés que raconte à longueur de journée en cachette son maître, et qu’il répète dès que le premier visiteur franchit la porte de la maison.

Secundo, le président Talon voudrait contenter les exigences du Nigéria qui a posé comme condition pour en mise en place de la monnaie CEDEAO la déconnexion des pays utilisateurs du franc CFA du trésor français. Cette hypothèse parait plus plausible que la première. Effet, depuis bientôt trois mois, le Nigéria a fermé ses frontières avec le Bénin. Cette fermeture aux contours flous fait spéculer que le Nigéria l’aurait décidé pour protéger son économie et son territoire des assauts des contrebandiers béninois. Mais une réflexion plus approfondie montre que c’est le modèle néocolonial dans lequel se vautrent les huit pays utilisateurs du franc CFA qui pose problème. Le Nigéria étant devenu la vache que ces pays traient jusqu’au sang pour nourrir les intérêts de la France et de la petite bourgeoisie prédatrice représentée par M. Talon en personne ! Annoncer la rupture du cordon colonial qui lie les pays utilisateurs du CFA à la France devrait détendre « le grand voisin de l’est » et le pousser à rouvrir les frontières pour donner un peu d’oxygène au Bénin et à Talon lui-même, puisque depuis 2016, les affaires de l’État béninois se confondent dangereusement aux affaires de l’homme d’affaires, Patrice Talon.

Tercio, M. Talon voudrait faire toutes les dérives de ces dernières années en allumant un contre-feu. Pour toute personne, qui a observé le développement la situation socio-politique au Bénin ces trente dernières années, constatera sans peine que le Bénin a fait progrès considérables qui malheureusement s’est rapidement effrité sous les talons du présidents Talon. En arrivant au pouvoir, le président Talon avait suscité de l’espoir et de l’enthousiasme auprès la jeunesse béninoise et africaine. Après trois années de gestion du pouvoir, le bilan est à la fois amère, décevant et macabre : le développement annoncé n’est pas venu, le chômage a grimpé en flèche, la destruction sans alternative des emplois s’est faite, les libertés publiques et individuelles sont bafouées, les prisons se remplissent de prisonniers politiques, la liberté de la presse est un lointain souvenir, des élections exclusives organisées, une guerre civile éclaire et le massacre des populations manifestant leur mécontentement. Le président Talon triomphalement monté au pouvoir est aujourd’hui l’ombre de lui-même. Du moins avant sa sortie explosive sur le franc CFA. Mais cette nouvelle aura du président Talon est un trompe-l’œil. Car dans la même interview, tout en proclamant que la fin du système du franc CFA, Patrice Talon vante les mérites du même système ! Cela peut paraît paradoxal. Cependant, le système du franc CFA été et l’est encore au bénéfice de M. Talon et des personnes de sa catégorie. Les seuls qui en souffrent vraiment sont les populations pauvres qui peuplent les pays utilisateurs du franc CFA. En bref, penser que le président Talon serait brusquement devenu défenseur des droits économiques des pauvres africains est un leurre. Sa prise de parole est un contre-feu pour sauver sa peau après les violations des droits humains commises au Bénin.

 

En conclusion, ce qui est dit ici n’est qu’un point de vue sur une situation. Même si le président Talon utilise un sujet sensible pour se refaire une nouvelle santé politique, il faut lui reconnaitre le mérite d’avoir ouvert le débat. Après cette sortie, aucun ministre ne viendra dire que les Africains doivent prendre le devant des choses.

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