Lettre ouverte à la Chancelière allemande sur la situation politique au Bénin

Akéouli Nouhoum Baoum

53117 Bonn

 

Bundeskanzleramt
Bundeskanzlerin
Angela Merkel
Willy-Brandt-Straße 1
10557 Berlin

 

Lettre ouverte à la Chancelière allemande Angela Merkel sur la situation politique au Bénin

 

 

Madame la Chancelière,

 

C’est la main tremblotante, le cœur battant, le clavier hésitant que je vous adresse cette lettre ouverte. Je m’adresse à vous en tant jeune Béninois et jeune Africain qui aime profondément son pays et son continent. Je m’adresse également à vous en ma qualité de jeune personne ayant appris à respecter, puis à aimer votre beau, que dis-je, notre beau pays : l’Allemagne.

Madame, jeunes élèves au Bénin, nous avons appris à respecter et à craindre l’Allemagne pour la qualité de sa technologie et pour le rôle qu’elle a joué dans l’histoire. Nous aimons les voitures allemandes, les machines allemandes. Elles sont réputées indestructibles. Pendant que nous admirions la technologie allemande, nos livres d’histoire nous enseignaient dans même temps l’histoire terrible des deux grandes guerres, dans lesquelles, hélas, l’Allemagne joue le mauvais rôle. Je ne vais pas ici vous faire un cours d’une histoire que vous connaissez mieux que quiconque. Mais je voudrais seulement vous rappeler que l’Allemagne a eu dans l’imaginaire de plusieurs jeunes de ma génération l’aura d’inspirer la peur et la crainte. Ces deux caractères ne permettent malheureusement pas d’établir la confiance ni entre deux personnes, encore moins entre deux cultures. Cependant, depuis quelques années, l’Allemagne a gagné les cœurs des Africaines et des Africains à travers le monde pour deux que je vous prie de me permettre de citer.

D’abord vous vous êtes opposée à la guerre en Libye en 2011. Madame, votre refus de soutenir une intervention militaire en Libye vous a certes attiré le courroux de vos partenaires traditionnels, mais ce refus a eu l’effet d’un tsunami d’affection et de reconnaissance à travers l’Afrique. En refusant d’intervenir en Libye, vous avez rendu aux peuples d’Afrique leur dignité. Vous avez témoigné votre respect à l’Afrique. Et l’Afrique a de la mémoire !

Ensuite vous avez proposé un plan Marshall pour l’Afrique.Madame la Chancelière, en proposant un plan Marshall pour l’Afrique, vous avez montré votre attachement au continent africain. Peu importe les critiques qui sont faites à cette noble idée. Peu importe les imperfections que contiennent les premiers jets ce projet. Peu importe les difficultés de l’implémentation de ce plan Marshall. L’idée, l’intention de vouloir sortir l’Afrique de l’impasse dans laquelle elle s’est retrouvée après la fin officielle de la colonisation occidentale a semé de l’espoir dans les cœurs des millions d’Africains. Madame, vous avez fait germer une affection pour votre pays, pour l’Allemagne dans nos cœurs. Nous ne voyons plus en l’Allemagne ce monstre froid et sophistique, source de désespoir et de souffrance des deux guerres mondiales. L’Allemagne devient petit à petit non seulement ce pays admirer pour son progrès et sa qualité technique, mais aussi et surtout cette terre d’accueil pour personnes en danger, ce pays qui accorde du respect et de l’honneur aux pays faibles, ce pays qu’on commence à affectionner. Bref, un pays en qui on commence à placer sa confiance. C’est d’ailleurs pour cette raison que je vous écris cette lettre ouverte, confiant dans le fait que vous défendez les valeurs universelles des droits humains et que vous n’allez pas laisser tomber le peuple du Bénin martyrisé par un Néron naissant. Conscient qu’aucun progrès économique et social n’est possible en dehors d’un climat de liberté et de respect des droits humains, le Bénin ne doit pas tomber dans le giron de l’autoritarisme barbare.

En effet Madame, le Bénin, mon pays natal, a besoin de votre soutien.Le Bénin depuis 1990 a fait le choix de la démocratie. Étant un pays très pauvre, le Bénin avait deux produits qu’il exportait fièrement : sa culture et sa démocratie. Laissez-moi vous parler d’abord de la culture au Bénin. Le Bénin est une mosaïque de peuples et de religions. Malgré ces différences, les peuples et les religions vivent en harmonie, s’entremêlent par des mariages et d’autres formes d’union. La tolérance est une valeur à la fois constitutionnelle et sociale. Il n’est pas rare de trouver dans les mêmes familles, des personnes pratiquant des religions différentes. Ma famille est ainsi constituée. On y trouve plusieurs tendance religieuses et même politiques. Ceci-ci m’amène à vous parler de l’adoption de LA DÉMOCRATIE par le peuple béninois. Le Bénin a tellement positivement innové dans ce domaine que plusieurs pays ont appris de nous. Tout ce qui a été essayé au Bénin en matière politique s’est vite exporté dans d’autres pays (surtout les pays francophones). Ainsi la ménagère, le paysan, l’artisan, le fonctionnaire, la commerçante, l’infirmier, le chauffeur, l’éleveur, le forgeron, etc. avaient certes très peu confort matériel, mais ils étaient fiers et heureux de vivre dans un pays où leur voix comptaient à chaque élection. Ils étaient heureux de vivre dans un pays qui garantit leurs droits. Ils étaient contents de pouvoir s’exprimer librement sans avoir peur d’aller en prison pour leurs opinions. Madame, comme vous pouvez le constatez, j’utilise l’imparfait. Car tout ceci était possible avant le 6 avril 2016. A partir de cette date, le président Patrice Talon dirige notre pays. Il a méthodiquement supprimé tous les droits acquis par le peuple béninois. Il a d’abord rendu précaire l’emploi. Il s’en est même vanté ici en Allemagne. Une nouvelle loi réduisant à dix (10) jours de durée maximale cumulée de la grève dans l’année. Vu de dehors, on pourrait applaudir le président Talon et saluer en lui un réformateur qui veut mettre le pays au travail, le Bénin étant connu pour ses grèves à répétition. Mais cela n’est pas le cas. Le président Talon est un homme d’affaires, dont les entreprises sont installées au Bénin. Il est l’employeur de plusieurs salariés. La réforme très libérale du travail profite avant tout à ses propres entreprises. C’est ainsi que depuis 2016, le président Talon a essayé par deux fois sans succès de modifier la constitution du Bénin pour, selon les opposants, assurer ses arrières. Un petit groupe d’opposants a empêché cette révision, car l’opposition et une grande partie du peuple ne faisaient plus confiance au président Talon d’agir pour l’intérêt général. A cela il faut ajouter le musellement de la presse. Des journalistes sont jetés en prison. Des médias privés qui font la critique de la gestion du gouvernement sont interdits. Des jeunes personnes sont jetées en prisons pour avoir parlé sur les réseaux sociaux. Certains opposants sont contraints à l’exil. Des hommes d’affaires sont harcelés par le fisc, alors que les entreprises du président Talon bénéficient d’exonérations fiscales. A cela il faut ajouter que, le gouvernement pour embellir les artères des villes et campagnes a ordonné le déguerpissement des vendeuses et vendeurs aux abords des rues. Ce faisant, il a retiré aux populations, déjà très pauvres, leurs moyens de subsistance, sans leur proposer une alternative. Comment le président Talon peut-il porter des « réformes » sans que le conflit d’intérêts ne vienne les hanter ? Quelle crédibilité peut-on accorder au président Talon au regard des affaires que mènent ses entreprises au Bénin.

Madame, c’est dans cette atmosphère toxique, où le mélange des genres s’observe à la tête de l’État que le gouvernement du président Talon a organisé des élections législatives du 28 avril 2019 en excluant toute l’opposition. Le Bénin a opté pour un système politique similaire à celui de la France. C’est un système présidentiel. Le président est élu au suffrage universel direct. Il jouit de superpouvoirs. Mais pour empêcher le gouvernement de faire tout ce qu’il veut, et surtout réduire la corruption, la constitution a institué le pouvoir législatif qui est chargé de contrôler l’action du gouvernement, de voter les lois et d’accorder au gouvernement les moyens de son fonctionnement à travers le vote des lois de finances. La constitution a aussi prévu la cour constitutionnelle, qui est chargée de juger de la constitutionnalité de tout acte posé par le gouvernement ou de toute loi votée par le parlement. Madame, je ne voudrais pas vous ennuyer par ce cours lacunaire du système politique béninois. Je fais juste ce rappelle pour vous dire que le président Talon veut contrôler tous les leviers du pouvoir. À la cour constitutionnelle, c’est son ami et avocat personnel qui y préside depuis juin 2018. Il s’agit de M. Djogbénou. Monsieur Djogbénou, ancien ministre de M. Talon, a requalifié de conforme à la constitution tous les actes pris par lui-même étant ministre et que son prédécesseur avait jugé non conforme à la constitution. Dans ces conditions, le seul rempart dont jouissait le peuple béninois pour équilibrer les pouvoirs et surtout empêcher le président Talon de libéraliser tous les secteurs économiques à son seul profit était le parlement. Mais, craignant le vote et la colère du peuple, président Talon a exclus les partis de l’opposition des élections législatives. Les protestations, les médiations régionales, continentales et internationales auprès de M. Talon pour l’inciter à organiser une élection inclusive n’ont eu aucune oreille attentive. Le président Talon refuse et organise le 28 avril 2019 une élection à laquelle le peuple a exprimé par l’abstention son rejet. L’abstention a battu tous les records. Officiellement l’abstention est de 73%. Mais l’opposition parle de plus de 90%d’abstention. Dans certaines régions, le vote n’a pas eu lieu. Les populations s’y sont opposés violemment. On a noté ce jour-là des actes de violences policières et militaires sur les populations. L’opposition crie à un holdup électoral et demande la reprise des élections avec la participation de tous les partis politiques. Les 1eret 2 mai 2019, la population de Cotonou sort pour manifester contre l’arrestation de l’ancien président Yayi Boni. Elle demande la démission du président Talon. Le président Talon donne aux militaires l’ordre de tirer à balles réelles sur des populations manifestant les mains nues. Il y a eu des morts et des blessés. Cet évènement a choqué l’opinion béninoise. Jamais dans la jeune histoire de notre pays les Béninois n’ont vécu ce que nous vivions ces dernières années.  

Madame la Chancelière, je ne rappelle pas ces faits pour accabler vos paisibles nuits. Je voudrais juste attirer votre attention sur le rejet par le peuple béninois du gouvernement actuel et de son chef. Le peuple béninois ne veut plus d’une dictature. C’est bien de cela qu’il s’agit. M. Talon a installé un régime autoritaire, dictatorial. S’il réussit, il aura brisé le rêve de tout un continent qui admirait et se mirait dans la démocratie béninoise. C’est pour cette raison que, les larmes aux yeux, je vous prie d’user de votre influence pour empêcher que le Bénin sombre. Vous devez suspendre la coopération avec le Bénin tant que le président Talon ne change pas de cap. L’Allemagne, à travers la GIZ, investit énormément dans le bien-être du peuple béninois. Votre pays apporte eau et électricité aux populations rurales du Bénin. Cela peut donc sembler absurde, qu’un enfant issu de la ruralité béninoise vous demande de sevrer ses propres parents. Malheureusement, c’est le prix à payer pour que la dictature ne s’installe pas au Bénin. Je vous prie de convaincre d’autres pays de l’Union Européenne de suspendre aussi leur coopération. Madame, faire tomber le dictateur au Bénin le meilleur chemin d’améliorer les conditions de vie des populations de façon durable. C’est autant profitable pour le Bénin, pour l’Allemagne que pour l’Europe. Comme vous le savez, les milliers de jeunes africains qui affluent aux portes de l’Europe et qui gonflent chaque jour le ventre de la Méditerranée ne quittent pas leurs pays pour le goût de l’aventure. Ils bravent la mort, la soif, la faim, le désert parce qu’à la tête de leurs pays se trouvent des présidents avides de pouvoirs et de richesses personnels et qui ne font rien pour une jeunesse débordante d’énergie. La jeunesse suffoquant sous les dictatures ne trouve d’autres issues que de frapper aux portes de l’Europe. Madame, en aidant le peuple du Bénin, vous participez à la protection de la flamme démocratique allumée depuis bientôt trois décennies. Cette flamme a permis à une partie de l’Afrique de croire en sa capacité d’assurer le respect des droits humains universels et de vaincre la fatalité qui faisait de nos pays des régions incapables de progrès, de connaître la prospérité. Madame, rallumez dans le cœur des Béninois l’espoir pour qu’il illumine les peurs qui depuis quelques mois assombrissent leurs cœurs. Madame, aidez le Benin à garder la flamme de la démocratie allumer, pour que toute l’Afrique ne sombre pas dans les ténèbres de la dictature.

 

Mes sincères remerciements,

Akéouli Nouhoum Baoum

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