Le rêve brisé

1. La dictature du développement

Le président Talon et ses soutiens sont en train, très méthodiquement, de briser un rêve africain de liberté et de démocratie. Ce qui se joue ne concerne pas que le Bénin; c’est toute l’Afrique francophone, qui depuis quelques années, revient aux temps sombres des tyrans funestes au nom du développement. Pendant que l’Afrique dite anglophone se „démocratise“ et „se développe“ (nous laissons ces expressions entre griffes, pour signaler leur sens diffus et conflictuel), l’Afrique dite francophone, au lieu de revoir les cordes qui la retiennent au sol des pays pauvres très endettés, se tourne vers un faux coupable: la démocratie. Cette dernière serait la cause du mal-être ambiant dans lequel végètent les populations de ces pays. Le problème, c’est que ceux qui soutiennent de plus en plus cette thèse sont sur le plan économique ultralibéraux! Ainsi le libéralisme empêche le développement quand il s’agit des libertés individuelles ou collectives, quand il s’agit des droits de l’homme ou quand il s’agit des droit sociaux. Mais ce même libéralisme est parfois la solution miracle. Car dans ce cas précis, le libéralisme sert de pare-feu à l’élite au pouvoir pour piller avec leurs amis étrangers les ressources de leur propre pays. Pour atteindre leur objectif, plusieurs dirigeants africains sont prêts à mettre entre parenthèses tous les progrès démocratiques réalisés depuis les années 1990. Certains pays d‘Afrique de l‘ouest y sont parvenus : c’est le cas du Togo, du Sénégal et de la Côte d’ivoire. Ce qui était vu comme des accidents de l’histoire se joue actuellement au Bénin.

2. Pourquoi le Bénin ne doit pas tomber

Nous avons cité à la fin du précédent paragraphe l’exemple de trois pays ouest africains qui sont tombés sous le charme de la dictature du développement. Oui le mot est lâché! La dictature du développement. C’est au nom du développement que les gouvernements de ces pays ont mis des opposants en prison, ont fait voter des lois injustes et exclusives, des lois politiquement dirigées contre les opposants aux gouvernements en place. Si l’on a critiqué cet état de fait dans ces trois pays, symboliquement, ils ne servent pas d’exemple. Le Sénégal, le Togo et la Côte d’ivoire ont été et sont encore les modèles de la Françafrique. Au Sénégal, Léopold Sédar Senghor, grand poète, grand immortel académicien français et bon président surtout pour la classe politique française a loyalement servi les intérêts de la France. C’était le parfait président africain comme en rêvait la France après la décolonisation : un amoureux des valeurs universelles, de la culture française et de France, un défenseur des droits, des intérêts français en Afrique au point d’interdire toutes les voix qui osent proposer des voies alternatives. Cheikh Anta Diop, grand savant du 20eme siècle en a fait les frais. Mais Senghor bénéficiera du soutien de la France jusqu’au jour où il décide par lui même de quitter le pouvoir. Senghor était un dictateur, ou du moins il aurait dû être perçu comme tel, si l’on n’appliquait pas une définition à géométrie variable du terme „dictateur“. En suite au Togo, nous avons assisté à un phénomène similaire. Ici Gnassingbé assassine le président Sylvanus Olympio pour empêcher ce dernier de mettre en œuvre les réformes économiques pouvant sortir le Togo du marasme (Olympio était sur le point de créer une monnaie togolaise). Aujourd’hui plusieurs experts pensent que Sylvanus Olympio a été assassiné pour cette raison avec le soutien actif de la France. Après la mort du père Gnassingbé, le fils est monté au pouvoir « en attendant le vote des bêtes sauvages ». Enfin, Houfouet Boigny: c’etait le président le plus respecté dans les milieux politiques et des affaires français, pour deux raisons à notre avis: d’abord ce personnage a été comme la plupart des politiques africains de l’époque membres du parlement français. Il connaissait la classe politique française et les valeurs françaises. Il est comme Senghor un français à peau noire. Pour parler comme Frantz Fanon, ils étaient « Peau noire masque blanc ». Aussi en créant le concept de France-Afrique, Boigny a assuré la protection des intérêts économiques en Côte d’ivoire et en Afrique de l’ouest. Si Boigny a fait la joie des français, il a en revanche hypothéqué l’avenir de plusieurs millions d’africains en soutenant par exemple la répression de toutes les volontés de changement exprimées par certains pays africains. Citons ici l’assassinat de Thomas Sankara et l’invasion des mercenaires en le 17 janvier 1977 au Bénin pour renverser le gouvernement marxiste de Kérékou. Même si ces trois pays ont, dans certains domaines, réalisés des progrès, personne ne les prend comme exemples. Bien au contraire, ces pays sont la risée de l’opinion africaine. Dakar même si elle est belle ne perdra pas dans l’imaginaire public africain ce parfum, cette aura de „Capitale de l’AOF (Afrique Occidentale Française). Ce parfum rappelle l’odeur nauséabonde des crimes de la colonisation française en particulier et occidentale en général sur le continent noir. Alors quand ces pays basculent et sont montrés du doigt, chacun attend, que l’orage passe. Chacun attend le jour du changement. En revanche, c’est tout le contraire quand il s’agit du Bénin. D’abord le nom du pays rappelle les heures de gloire du continent africain. Le grand royaume de Bénin a laissé une très belle et grande histoire. Les bronzes de Bénin sont parmi les chefs-d’œuvres les plus spectaculaires et les plus perfectionnés que l’humanité ait connus. Aussi depuis sa création, la république du Bénin actuelle jouit non seulement de l’aura de son nom, mais aussi de sa propre et récente histoire : c’est la terre des résistants Ggéhanzin, Bio Guerra et des Amazones qui ont donné des sueurs froides aux envahisseurs français. Depuis son indépendance, le Bénin malgré sa petite taille a voulu essayer un chemin proprement africain. Avec des échecs et des succès. Si le marxisme a été un échec, cette expérience, de 1972 à 1990, a permis aux Béninois de déboucher sur la démocratie. Depuis 1991, la démocratie a fonctionné au Bénin. Imparfaite, c’est vrai, mais fonctionnelle. Elle (cette démocratie) a inspiré d’autres pays. Ce qui attire les autres pays dans le cas béninois et qui rend les citoyens béninois fiers, c’est le caractère endogène de la transformation politique du pays. Alors que le discours ambiant sur l’Afrique tendait et tend encore à démontrer que démocratie et Afrique sont incompatibles, les Béninoises et les Béninois ont montré au monde entier et surtout à l’Afrique que ceci n’était vrai que dans la tête de ceux qui soutenaient ces sottises. Depuis 1990 le Bénin a connu sept législatures et a organisé sept élections présidentielles.

Sur le plan économique, si l’on compare le Bénin à d’autres pays francophones de l’ouest, le pays a connu un développement humain (comme le prouve les chiffres de la Banque Mondiale pour l’année 2018 sur la question de l’IDH) meilleur que les autres pays de l’UEMOA. Trentième sur le plan africain, le Bénin est premier en Zone UEMOA. Pourtant, le Bénin contrairement au Niger, au Burkina Faso, ou à la Côte d’ivoire ne possède aucune mine ou aucun produit de grande exportation comme le café ou le cacao. Comment expliquer le rang du Bénin en zone UEMOA?

La réponse est la stabilité politique acquise grâce à la démocratie. Il est illusoire, voire fou, de penser que les libertés démocratiques seraient un frein à l’épanouissement, et au succès économique et que leur absence garantirait la prospérité. En clair, le président Talon ne peut pas mieux faire le bonheur des béninoises et des béninois une fois qu’il les aura mis dans les fers. C’est prendre les béninoises et les béninois pour des ânes que de leur faire avaler une telle pilule! La réussite des plans du président Talon et son équipe ramènera le Bénin et la sous-région dans les décombres moyenâgeux qui ont connu les règnes des plus forts et des plus rusés sur le grand nombre. Une époque où l’exploitation sauvage de l’homme par l’homme était la mode et la règle et où les droits humains n’avaient pas droit de cité. Sommes-nous prêts à faire ce pas dans l’abîme ?

Auteur : Nouhoum Baoum

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