Gionni Houansou, prix Rfi Théâtre 2018, honoré par le gouvernement de son pays : Continuons de compter (sur) nos génie grâce à la France !

Tout comme Mamadou Gassama, ce jeune Malien migrant clandestin en France, à qui les autorités maliennes se sont mises à tresser des lauriers seulement après son exploit de spiderrman en France (en mai 2018), notre brave compatriote Sèdjo Giovanni Houansou, lauréat du Prix Rfi-Théâtre 2018, vient d’être reçu en audience, face aux caméras,  ce 19 octobre 2018, par notre Ministre de la Culture, Oswald Homeky. L’information est déjà placardée, vidéo de l’entretien à l’appui, sur la page facebook du gouvernement béninois. De quoi susciter de la joie chez les admirateurs de Sèdjo Giovanni Houansou dont moi-même. Mais ma joie n’a pas tardé à se muer en indignation. Contre qui ? Non, disons plutôt contre quoi (pour ne pas confondre le malfaiteur au mal) ? Contre la fumisterie au sommet de notre Etat. La fumisterie qui caractérise nos élites (dont nos dirigeants) depuis toujours. L’événement du 19 octobre 2018 autour du trophée remporté par Sèdjo Giovanni Houansou n’en est qu’une énième illustration. Pour nous en convaincre, essayons de décrypter les discours prononcés à cette occasion.

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« Je lui ai présenté, nous informe le Ministre, les félicitations du Président de la République, de tout le gouvernement et notamment les miennes. J’ai tenu à lui dire d’abord la fierté qui est la mienne, en tant que Ministre chargé de la culture, de voir un jeune acteur culturel béninois réussir ».

Pause 1 ! Arrêt sur paroles !

Vous suivez bien notre Ministre ? Il parle de quoi ? De la fierté qui est la sienne de voir un jeune acteur culturel béninois réussir. Voir réussir. Ce groupe verbal vaut son pesant d’or. Lui, Ministre de la culture, il attend de « voir réussir » un acteur culturel. Et voir grâce à qui ? Grâce à RFI qui nous révèle notre talent. Grâce à la France. C’est donc la France qui doit venir nous indiquer nos talents. Lorsque c’est quelqu’un d’autre qui doit informer le fermier que les fruits de son champ sont mûrs pour qu’il se mette à courir pour aller faire la récolte, on peut déduire aisément de la qualité de ce fermier. Et si l’informateur est de moralité douteuse, on peut s’imaginer l’acte qui pourrait précéder l’information portée au fermier. Alors, est-ce un fermier responsable ?  Entretient-il convenablement son champ : désherber, arroser, faire la chasse aux rongeurs et aux oiseaux, etc. ?

Bon, passons. Ecoutons encore le Ministre.

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« …Et donc le gouvernement s’est engagé, à travers ma modeste personne, à accompagner le lauréat dans les besoins qu’il a pour ses déplacements, aussi pour un certain nombre de projets que nous allons mettre en route. »

Pause 2. Arrêt sur paroles !

Comme la France vient de donner son onction à notre compatriote, notre gouvernement peut s’offrir le luxe de « l’accompagner dans les besoins qu’il a pour ses déplacements ». Et ça veut dire quoi ? Bon, j’avoue que je n’y comprends pas grand’chose. Giovanni bénéficiera d’un véhicule de la part du gouvernement ? Ou bien l’Etat prendra en charge ses billets d’avion ? Bon, qu’importe ! Le plus important est qu’on sait désormais que l’Etat béninois connaît l’existence de Sèdjo Giovanni Houansou. Comme ce fut le cas pour le spiderman malien à qui le Président de son pays promit de l’emploi chap chap aussitôt que la France lui fit connaître celui que sa politique et celle de ses prédécesseurs ont privé de tout et qui a dû risquer sa vie pour aller en aventure dans notre maîtresse-patrie. C’est donc certain que Sèdjo Giovanni Houansou a droit aux honneurs de la Nation. Cela, parce que la France a validé son talent. Mais…et les projets qui seront mis « en route » ? Qu’en est-il, monsieur le Ministre ?

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Le Ministre clarifie : « Célébrer nos artistes nos talents, nos génies, c’est aussi partager leur expérience. C’est pourquoi j’ai convenu avec Giovanni de partager ce modèle avec les jeunes Béninois qui sont dans nos écoles, qui sont dans nos communes. Et donc j’ai proposé, qu’avec son accord, nous puissions organiser une tournée au cours de laquelle Giovanni rencontrera les plus jeunes, leur expliquera son parcours pour pouvoir les inspirer et leur montrer que nous sommes tous capables de le faire parce que nous sommes Béninois, nous sommes des talents, nous sommes des génies. »

Pause 3. Arrêt sur paroles.

 Le leitmotiv : « Célébrer nos artistes ». Célébrer, oui. Et c’est Giovanni qui est à l’honneur. Il sera célébré. Mais comment ? A travers une tournée (gouvernementale ?) pour « partager ce modèle avec les jeunes Béninois qui sont dans nos écoles, qui sont dans nos communes ». Donc, monsieur le Ministre, vous serez en tournée avec notre champion made in France ! Et vous irez à la rencontre des jeunes ! Mais pour leur dire quoi ? Sans doute vous soulèverez la main de Giovanni en déclarant urbi et orbiaux jeunes : « Celui-ci est notre fils bien-aimé ! Celui que la France, notre maîtresse-patrie, vient de nous indiquer comme le meilleur jeune dramaturge de tout l’espace francophone du Sud ! C’est en lui que nous plaçons nos espoirs désormais ! Grâce à la France ! Parce que quand la France dit c’est bon, c’est que c’est bon ! Notre souhait est que vous-mêmes vous soyez reconnus par la France un jour afin que nous puissions vous honorer ici. » Et vous finirez par : « Vive la France ! » Non, pardon. Ce sera plutôt : « Vive Giovanni ! »

Bon, je blaguais, monsieur le Ministre. Soyons un peu sérieux à présent. Alors, une question : les jeunes que vous irez rencontrer, que savent-ils de Sèdjo Giovanni Houansou ? Connaissent-ils une once de ses œuvres plus que vous ? Non. Ils ne l’ont jamais lu. Donc vous n’avez à leur vendre, au cours de la tournée, qu’un seul mot. Un seul nom. Ce nom magique auquel nous devons tout, de nos programmes d’études scolaires et universitaires à notre monnaie, sans oublier nos médecins et nos médicaments. Ce nom pourvoyeur de rêves cinq étoiles. Ce nom-mirage. Ce nom-passeport-pour-le-ventre-de-l’Atlantique. LA FRANCE.

Dans ce cas, et si vous achetiez et distribuiez dans quelques collèges (au moins deux des meilleurs collèges, du point de vue des résultats du BEPC ou du BAC, dans chacune des 77 communes du Bénin) un certain nombre d’exemplaires de l’œuvre de Giovanni qui lui a permis de remporter le fameux prix qui nous séduit tous : ‘’Les inamovibles’’ ? Oui, et si vous profitiez, comme vous le propose le journaliste culturel Henri Adjé Morgan, de la 14ebiennale du FITHEB (Festival international du théâtre du Bénin) qui se déroule du 16 au 24 novembre 2018, dans six communes du Bénin, pour faire jouer cette pièce au profit des apprenants afin de susciter des échanges avec l’auteur à la fin de chaque spectacle ? Bref, et si on faisait concret ? 

Bon, pendant que vous y réfléchissez, retournons, monsieur le Ministre, à votre discours.

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« Mon message pour nos concitoyens et de dire de célébrer nos talents, les célébrer, les accompagner, les reconnaître. En tout cas, pendant que nous sommes là, avec le soutien du Chef de l’Etat, nous nous battrons pour le faire. »

Pause 4. Arrêt sur paroles.

L’engagement de notre Ministre de la culture et de tout le gouvernement de Patrice Talon ne fait ainsi l’ombre d’aucun doute. C’est pourquoi le Ministre nous exhorte à célébrer nos talents, comme lui-même le fait déjà si bien. Célébrer nos talents que la France nous fera toujours l’honneur de nous indiquer, n’est-ce pas, monsieur le Ministre ? Si ce n’est que ça, nous le faisons tous très bien. La preuve, grâce à ce prix Rfi Théâtre, tous nos médias parlent de Sèdjo Giovanni Houansou. Une publicité bien méritée. Son compte facebook est déjà plein à craquer. Ce qui l’amène à publier, sur sa page facebook, le 14 octobre 2018 : « Mes amis. Je suis absolument désolé. Je n’ai plus de place sur facebook pour accepter vos demandes d’amitié… J’ai déjà atteint les 5000 places que facebook offre, c’est dommage. » 

Tout cela, grâce à la France, n’est-ce pas ? Et nous nous retrouvons ainsi tels des parents irresponsables qui croient que leur rôle se limite à la procréation et qui, de façon éhontée, se permettent de se frapper la poitrine en public pour célébrer le succès de leur progéniture : « Vous le connaissez ? C’est mon fils hein ! C’est mon fils ! Regardez-le bien ! Ne me ressemble-t-il pas ? »

Mais, monsieur le Ministre, cela voudrait-il vraiment dire que nous ne pouvons pas avoir nos propres prix de la promotion des arts bien structurés comme Rfi Théâtre, Renaudot, Nobel et autres ? Vous ignorez donc que les talents se fabriquent, se suscitent avant d’être célébrés ? Non, je n’ose pas croire que vous ignorez ces choses. Peut-être qu’avec vos nombreuses charges républicaines, vous les avez oubliées. Et si c’est le cas, le discours de votre hôte du 19 octobre 2018 peut vous rafraîchir la mémoire. 

Ecoutons donc le jeune Giovanni Houansou.

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« Je n’ai pas fait d’expérience similaire avant ce jour, mais j’ai surtout remarqué que depuis 2017, les sportifs, les hommes de culture, les jeunes qui sortent la tête de l’eau avec leurs talents, les hommes qui inspirent, eh bien, le gouvernement fait l’effort de les rehausser davantage. »

Pause 5. Arrêt sur paroles.

« Depuis 2017… ». A quoi correspond l’année 2017 dans l’histoire du Bénin ou dans le parcours du Ministre Oswald Homeky (puisque c’est de lui qu’il s’agit) ? 2017… Ah voilà ! C’est en octobre 2017 qu’à l’occasion d’un remaniement ministériel, Oswald Homeky voit compléter son portefeuille ministériel du sport par ceux de la culture et du tourisme. Très bien. Donc mon frère Giovanni est en train de décerner la mention « Assez bien » au Ministre Homeky (qui fait l’effort…) pour la mission qu’il accomplit au sein du gouvernement de Patrice Talon. Au profit des hommes de culture. Depuis 2017. Mention : « Assez bien ». Ce n’est pas trop généreux envers un gouvernement qui attend que « les sportifs, les hommes de culture, les jeunes sortent la tête de l’eau avec leurs talents » avant de faire « l’effort de les rehausser davantage » ? Est-ce là le rôle d’un gouvernement qui dit croire en la culture ? Un gouvernement pour lequel la culture se réduit au tourisme. « Rehausser davantage ». Et que fait-on pour aider « les jeunes à sortir la tête de l’eau avec leurs talents » ? Bon, ce n’est pas à mon frère Giovanni de demander cela au Ministre pour gâcher sa fête. Passons donc. 

Giovanni, on dit quoi, par la suite ?

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« Vous êtes d’accord avec moi que, nous [les artistes], on ne demande pas plus que ça. Juste qu’on nous dise : ‘’Oui, nous vous suivons, ce que vous faites est bien, c’est apprécié’’. Tout simplement. A partir de là, l’artiste se donne des ailes, dès l’instant que son travail est reconnu. »

Pause 6. Arrêt sur paroles.

Ah bon ? Mon frère, tu es certain que nous ne demandons que ça ? De la part de notre gouvernement ? Qu’il se positionne sur la ligne d’arrivée pour nous serrer vigoureusement la main, en fin de course, en nous disant : « Mon brave champion ! Félicitation ! » ? C’est comme ça que les nombreux talents dont tu parles vont être révélés ? Non. Mais je comprends le ton politiquement correct que tu adoptes. L’occasion l’exige. Nous t’aurons compris, mon frère. 

A présent, que pouvons-nous conclure, cher frère ? 

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« Je crois aussi  que l’environnement et sa dureté nous permettent d’être excellent ailleurs ».

Voilà ! Le mot est lâché ! Hahaha ! Je le savais, mon frère ! Giovani, je savais que tu ne pouvais pas tenir longtemps dans ce discours édulcoré pour faire plaisir à ton hôte ! « L’environnement et sa dureté ». Notre environnement. Il est dur. Néanmoins il nous est bénéfique, n’est-ce pas ? Nous y trouvons un avantage : celui d’être excellent ailleurs. C’est un grand avantage en effet. Mais est-ce pour « ailleurs » que nous devons être excellents ? Faut-il toujours attendre que l’ « ailleurs » nous donne l’opportunité d’être excellent ? Si c’est le cas, nous n’avons qu’à croiser les doigts, avec nos dirigeants, pour attendre notre prochain champion made in France. Peut-être que ce sera moi. Tu ne cacheras pas ton secret à ton frère, n’est-ce pas, Giovanni ?

Colbert Tatchégnon DOSSA 

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