Faut-il donner le pouvoir à la ruse ou à l’intelligence? Réflexion sur l’idée de leadership en Europe et en Afrique

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Pour tenir mon propos, je vous invite à écouter cette petite histoire de l’araignée Kacou Ananzé, appelée aussi Èkèndèba, personnage mythique de contes ouest-africains.

Èkèndèba avait été informé que Dieu donnait une grande fête à laquelle il conviait  tout le monde. Conscient de son dénuement matériel qui l’empêchait d’envisager d’apparaître bien habillé à cette fête, Èkèndèba mijota un plan pour résoudre le problème.

  • Il alla d’abord voir le paon et, prétextant de ce que son fils unique, Eban, était mourant et que les médecins lui avaient exigé trois plumes de paon pour le guérir, obtint que le paon, par amitié, accepte de se défaire de trois de ses plus belles plumes.
  • Èkèndèba alla ensuite voir le soleil, à qui il demanda de lui donner un rayon de sa couronne pour resusciter sa femme, Côlou, qui venait de mourir. Le soleil, contre mauvaise fortune, fit bon coeur et remit à Èkèndèba un rayon de sa couronne.
  • Èkèndèba se rendit ensuite chez la lune, à qui, sous le même prétexte (son enfant mordu par un serpent serait en train de mourir et pour le sauver, on lui demanderait un peu de la blancheur des cheveux et de l’éclat du regard de la lune) il réussit à soutirer ce dont il avait besoin.
  • Ensuite, Èkèndèba alla successivement chez l’Eau, la Flamme, l’Enfant, le Feu, l’Amour, le Diamant, l’Or, l’Argent, la Fleur. Il courut chez tous les êtres qui sont dans le sol, sur la terre, dans les airs, et chez chacun, il sollicita un peu de ce qu’il a de spécifique et de beau. Avec tout cela, il se confectionna le plus bel habit jamais vu de mémoire de créature vivante.

L’apparition d’Èkèndèba, de sa femme et de son fils, tous parés de leurs plus beaux atours pour ce grand jour, fit tellement sensation que Dieu, impressionné par ce qu’il considérait comme une prouesse inégalable, lui demanda de lui dire ce qu’il pouvait faire pour lui, lui prometant de tenir la promesse de lui remettre tout ce qu’il demanderait.

Tout ce qu’Èkèndèba trouva à demander à Dieu fut la sagesse. Et voila qu’Èkèndèba quitta la cour de Dieu avec la sagesse dans une gourde, en compagnie de son fils.

Malheureusement, Èkèdèba, par idiotie, égoisme et méfiance envers son propre fils, perdit en route cette gourde. La gourde, brisée, libéra tout son contenu de sagesse, ce qui explique que la sagesse se soit répandue à travers le monde.

Méditons un peu ce qu’on pourrait dire d’Èkèndèba, de la sagesse, de l’intelligence, de la ruse et de l’audace et de ce qu’il en est de ces traits de caractère en ce qui concerne le leadership en Europe et en Afrique.

On voit qu‘Èkèndèba est audacieux et rusé, mais qu’il n’est ni intelligent, ni sage. S’il a recu la sagesse à cette occasion-là, cela signifie qu’il ne détenait aucune sagesse auparavant. Et qu’après l’avoir détenue juste quelques heures, il l’a perdue à nouveau. On apprend aussi les autres défauts qui le caractérisent. Toutes les prouesses qu’Èkèndèba a réalisées dans cette histoire sont donc dues à son audace et à sa ruse.

La ruse: C’est un savoir-faire qui permet de prendre le dessus sur un adversaire ou une adversité par des chemins détournés, cachés. On professe une chose, mais on fait tout autre chose, jusqu’à atteindre son objectif. La ruse est le domaine du double langage, de la dissimulation, et est incompatible avec la franchise. Les contes nous montrent beaucoup de déconvenues subies pas Èkèndèba, ce qui nous indique que la ruse est à la fois destructrice et autodestrutrice, comme nous le suggère l’expression francaise “à malin malin et demi”. Le succès momentané est la seule chose qui fait apparaitre la ruse comme une qualité.

L’audace: Elle permet de se fixer des objectifs élevés et de les atteindre, réalisant ainsi des choses énormes qui forcent l’admiration des autres. Mais l’audace ne nous dit rien d’un quelconque contenu de sagesse qui y serait lié. Et l’audace ne préserve aucunément de l’échec. Dans le cas d’Èkèndèba, il s’agit d’une audace qui ne profite qu’à lui seul, et accessoirement, à sa petite famille.

L’intelligence: Dans la conception européenne des choses, on considère comme intelligence le savoir-faire fonctionel, considéré comme neutre et donc dépouillé des aspects qui permettraient la perpetuation de la vie. On  a un respect illimité pour le fameux quotient intellectuel, qui jouit de la meilleure image possible au sein de la société européenne. Une intelligence qui conduit à la destruction des vies, y compris celle de l’auteur de cette destruction, est concevable. La conception de l’intelligence chez les Africains est toute autre. Il s’agit d’une intelligence globale qui englobe aussi bien le safoir-faire fonctionnel que la morale, la vertu. Dans cette conception, le quotient intellectuel n’est qu’une petite dimension de l’intelligence. L’intelligence est au service de la vie, comprise dans sa globalité cosmique et temporelle. La priorité entre les composantes de l’intelligence est claire. Ce qui est comforme à la vie sociale (la sagesse) vient avant le savoir-faire fonctionnel, technique ou scientifique. Tout savoir-faire qui aboutirait à la destruction de la vie ne saurait donc s’appeler intelligence, quand bien même il aurait été la source de realisations remarquables. Les réalisations obtenues sans intelligence sont des réalisations de courte durée, qui renferment des dangers pour la vie pas forcément visibles immédiatement pour la plupart des hommes, sauf pour ceux qui sont véritablement intelligents.

Nos contes sont pleins d’histoires sur Èkèndèba, Kacou Ananzé, l’Araignée. Le portrait que tous ces contes s’accordent pour faire de ce personage est que ce n’est pas le personage le plus digne de confiance. C’est un personage qu’on sait devoir tolérer, puisqu’il est un habitant du village. Mais on se méfie de lui, nombreux sont les habitants du village qui ont eu à faire les frais de sa ruse, certains jont juré de ne plus jamais avoir affaire à lui, et il est clair pour tout le monde que jamais Èkèndèba ne saurait se voir confier la tâche suprême de chef du village, de roi ou autre charges dont depend la survie du village.

C’est à ce niveau qu’intervient notre réféexion sur les relations de l’Afrique avec l’Europe. L’Afrique ne fait pas de difference entre une maisonnée, un village, un pays. Ma langue maternelle, le NZema, comme d’autres langues africaines, utilise le même mot pour désigner la maison, le village, la ville et le pays. C’est-à-dire que les principles moraux qui guident la vie de la maison sont les mêmes qui doivent guider la vie d’un village, d’une ville, d’un pays. Il s’agit d’un changement d’échelle, pas plus. Et l’Afrique considère qu’à la tête d’une maisonnée, d’un village, d’une communauté, d’un pays, doit être placé une intelligence. La logique est donc claire. Èkèndèba peut par consequent diriger sa maisonnée avec les principles qui sont les siens, et on le tolère plus ou moins, mais à l’étape suivante, l’élection à la tête du village, Èkèndèba n’a caucune chance de succès, puisque tout le monde sait de qui il s’agit et l’enjeu dont il s’agit lorsqu’on parle du choix d’un chef.

La conception européenne est différente. Elle opère une séparation nette entre une famille, un village, une ville et un pays, de même qu’elle sépare l’intelligence de la vertu et de la sagesse. Tout comme dans la conception africaine, il est permis aux personages ayant le profil d’Èkèndèba d’être chef de famille en Europe, sans qu’ils aient la possibilité d’être chef de village. Par contre, en ville, Èkèndèba a toutes les chances de devenir chef, l’anonymat de la ville lui faciitant la dissimulation et la falsification de la vérité, qui constituent ses plus grandes compétences, son savoir-faire le plus vital. Quand on arrive à l’échelle d’un pays entier, les possibilités d’Èkèndèba de se faire choisir comme chef en Europe sont illimitées parce que l’anonymat qui y règne est encore plus grand que dans tous les autres environnements. L’approche globale des Africains va donc à l’encontre de celle des Européens. Leur principe fondamental d’équivalence entre la plus petite et la plus grande unité de vie humaine garantit la continuation de la vie en surmontant l’écueil de l’anonymat. On peut y voir l’une des raisons pour lesquelles les Africains vivent même dans les plus grandes villes comme s’ils vivaient au village, prenant pour frère le premier voisin auprès de qui ils s’installent, répugnant à devenir strictement individualistes comme l’exigent les contraintes de la vie dans une grande ville.

L’histoire et la situation actuelle de l’Europe nous enseignent que son système économique et politique a été bâti et se perpétue par des personages adeptes de l’esprit d’Èkèndèba. Et le succès relatif que l’on rencontre en suivant les aventures d’Èkèndèba est bien au rendez-vous en Europe. Malheureusement, l’esprit d’Èkèndèba a été institutionalisé et est devenu le principe directeur du fonctionnement des sociétés européennes au point qu’il est enseigné et transmis sans mauvaise conscience aux nouvelles générations. Il n’y a aucune remise en cause de cette situation puisqu’elle est devenue strictement systémique. Or, nous avons indiqué que la ruse, l’esprit d’Èkèndèba, est non seulement destructrice, mais aussi autodestructrice pour son détenteur. Cela signifie que les succès remportés ne sont que des succès de courte durée. Pour avoir des succès de longue durée, il n’y a pas d’alternative à confier la gestion d’un pays, d’une ville, d’un village à l’intelligence. Dans la situation actuelle, l’Europe a usé de sa puissance militaire pour imposer dans le monde entier le principe de la gestion des Etats et des grandes enterprises par l’esprit d’Èkèndèba. Ce faisant, les esprits intelligents n’on aucune chance d’accéder ou de demeurer longtemps à un poste de responsabilité politique ou économique parce qu’ils gèneraient constamment le système mis en place. Voilà pourquoi les hommes politiques intègres et intelligents qui accèdent à un haut poste politique ou économique, s’ils insistent pour rester fidèles à leurs principles, finissent par être rejettés par le système et se voient obligés de démissionner ou d’abandonner leurs principes pour demeurer au sein du système.

En adoptant le système économique et politique européen, l’Afrique a, par ce truchement, installé Èkèndèba au pouvoir, ce qui est absolument inconcevable pour l’âme africaine. Il n’y a donc rien d’étonnant à l’évolution chaotique des pays africains, qui correspond exactement à la même évolution chaotique des pays européens, à la différence que les èkèndèbas européens excellent mieux que les èkèndèbas africains dans l’art de dissimuler et de falsifier la vérité. Ils répandent partout l’idée qu’ils vivent dans le meilleur des mondes, au point que les Africains sont saisis d’une envie fiévreuse de vivre comme eux. Le côté autodestructeur de la politique européenne apparait au moins sous deux aspects: le premier est qu’aujourd’hui, tout le monde voit que la disparition des nombreuses espèces animales et végétales, l’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau, bref de tous les espaces de vie par les pesticides et autres produits chimiques, le réchauffement climatique qui menace la vie de la planète leur posent des problèmes énormes qu’ils ne savent pas résoudre. L’autre aspect est qu’à force de dissimuler et falsifier la vérité de leur misère au monde et aux Africains en particulier, les Africains ne veulent plus se contenter de les envier, mais sont decidés à venir vivre en Europe, même au péril de leur vie, provocant un phénomene de migration massive vers l’Europe qui insécurise énormément les Européens. Mais ce qui caractérise aussi la mentalité d’Ekèndèba, c’est son incapacité notoire à se remettre en cause, parce qu’il n’est accessible qu’à sa propre pensée, alors que la personne intelligence est accessible aussi bien à ses propres arguments qu’à ceux d’autrui. Les responsables européens préfèrent donc vociférer contre tous ceux qui en veulent au style de vie européen, absoluments incapables qu’ils sont de comprendre qu’ils ont installé la ruse au lieu de l’intelligence à la tête de leurs sociétés. Lorsque de temps en temps ils s’en rendent compte sous l’influence de leurs esprits les plus éclairés, ils se disent qu’ils ne peuvent plus s’arrêter. Ils se sentent piégés, mais il ne savent plus comment sortir de leur propre piège. Alors, ils continuent, entrainant le monde entier dans le malheur et continuant de claironner vivre dans le meilleur des mondes.

Auteur : Urbain N'Dakon Dr.

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