Evaluation intellectuelle des enseignants du secondaire

« C’est un échec révélateur de graves lacunes à divers niveaux », dixit l’écrivain Colbert T. DOSSA

Le samedi 12 janvier 2019 s’est déroulée,  sur toute l’étendue du territoire national, une évaluation destinée aux enseignants de l’enseignement secondaire général. Comme on pouvait s’y attendre, cela s’est soldé par un échec car le taux de participation aux épreuves serait largement inférieurs 0 à la moyenne, d’après les tendances issues de divers forums d’enseignants ou de syndicats : les enseignants ont délibérément et massivement boycotté l’évaluation. Voici quelques statistiques illustratives de l’effectivité du boycott : les taux de participation sont de 15, 38% dans la Donga, 29,04% dans le Couffo, 1,88% dans le Borgou, 27,50 % dans l’Atacora, 60,60% dans le Zou, etc. Et ces chiffres ne concernent que les inscrits ; or, il y aurait plus de candidats omis que d’inscrits.

A partir de cette situation, il est loisible de se faire une idée claire des maux qui minent l’école béninoise, une idée claire de la qualité de la gestion faite de l’école et de celle des compétences des enseignants à qui est confiée la formation des citoyens, de l’élite de demain.

  • De la responsabilité des autorités gouvernementales

Vu les remous que suscitait l’annonce de l’évaluation intellectuelle, la probabilité était faible que la catastrophe ne fût pas au rendez-vous. La plupart des émissaires du gouvernement (dont des responsables syndicaux de premier plan) envoyés dans divers collèges pour sensibiliser les enseignants à participer à l’évaluation ont été hués. Et les responsables syndicaux favorables à l’évaluation sont considérés comme des traîtres par leurs syndiqués.

  1. Le gouvernement oublie souvent le langage des signes

Partons de la sagesse contenue dans cet extrait du Petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry :

« Je voudrais voir un coucher de soleil… Faites-moi plaisir… Ordonnez au soleil de se coucher…

  • Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ?
  • Ce serait vous, dit fermement le petit prince au roi.
  • Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution. J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables.
  • Alors mon coucher de soleil ? rappela le petit prince qui jamais n’oubliait une question une fois qu’il l’avait posée.
  • Ton coucher de soleil, tu l’auras. Je l’exigerai. Mais j’attendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables. »

Il est donc évident que sur ce coup, le gouvernement a manqué de lire les signes de l’échec. Des signes qui étaient quand même trop flagrants pour ne pas être perceptibles. Et au lieu d’attendre le moment favorable à la mise en œuvre de la mesure, les autorités en charge de l’enseignement secondaire se sont précipitées au point qu’elles ont mélangé les pédales.

Et pourtant, c’est le gouvernement lui-même qui a armé les « faiseurs de pluies » que constituent de nombreux responsables syndicaux. Les faiseurs de pluies qui ont été eux-mêmes débordés par le volume d’eau qui se dégageait des nuages qu’ils ont fait accumuler.

C’est la conséquence ou plutôt l’éclatement des nombreuses frustrations issues de la gestion des crises antérieures ayant caractérisé le secteur éducatif.

  • Une question de stratégie

L’erreur fondamentale du gouvernement en ce qui concerne cette évaluation est relative à la communication. Une communication totalement défaillante. Ce qui a laissé libre cours à des interprétations de toutes sortes pour combler le vide créé par l’opacité ayant entouré la préparation de l’évaluation. Tout cela sur fond de suspicions à cause de la crise de confiance dont souffrent les relations entre le gouvernement et les enseignants.

Voici ce que m’a confié, à ce sujet, un enseignant : « J’ai écouté le ministre à la télé, j’ai senti qu’une menace de radiation existe réellement. Je ne voulais pas être une victime collatérale. Qui allait corriger nos copies ? Des professeurs d’université ! Disons plutôt leurs jeunes étudiants, avec tous les risques de mauvaise appréciation que cela comporte. Je veux bien être radié, mais pas de cette façon ! Et en disant “qu’on peut obliger un bœuf à aller au pâturage mais on ne peut pas l’obliger à s’abreuver”, le ministre nous appelait au boycott. En toute honnêteté, c’est l’intervention, à la télé, du ministre qui m’a convaincu à rejoindre les rangs des boycotteurs. »

Or, on pouvait s’inspirer du cas des enseignants de la maternelle et du primaire. Qu’il vous souvienne que l’évaluation de ces derniers s’est déroulée en deux étapes. Si la première a connu une réussite relative (avec des résultats qui n’ont jamais été publiés), la seconde (la reprise) fut catastrophique comme ce à quoi nous assistons actuellement.

Et le gouvernement n’a pas cru devoir modifier la formule appliquée aux enseignants de la maternelle et du primaire. A-t-il oublié que les mêmes causes entraînent les mêmes effets ? N’aurait-on pas mieux fait d’initier, par exemple, une formation de quelques jours qui serait sanctionnée par une évaluation dont on aurait clarifié au préalable, aux enseignants, les objectifs ?

Mais cela n’aurait été possible que si on considère que ce n’est pas parce qu’on est chef que l’on détient la science infuse. Car, comme nous en prévenait déjà, en 1969, le 3e président de la République du  Dahomey, Sourou Migan Apithy, « pour être incontestable, invulnérable et efficient, il faut que le pouvoir, au Dahomey plus et mieux qu’ailleurs, tire sa source, sa légitimité et sa raison d’être, non pas d’un groupe d’individus si patriotes et si dévoués soient-ils à une cause, mais de ce qui constitue l’élément de base, l’efficace et le durable : le peuple. » (Cf. Sourou Migan Apithy, Face aux impasses, Porto-Novo, éditions Imprimerie Nationale JORB, 2000)

  • Une évaluation sur fond d’improvisation ?

Voilà une évaluation à laquelle on a convié des candidats qui, pour la plupart, n’ont pas leurs noms sur les listes nominatives officielles. Et on leur demande de se présenter aux responsables des centres de composition pour se faire enrôler le jour de la composition. N’est-ce pas la preuve d’une improvisation notoire ? Y a-t-il une urgence qui empêche de prendre le temps de préparer convenablement l’évaluation afin de diminuer la marge d’erreurs ?  

  • Les non-dits de la contestation

Peut-on dire de façon concrète ce qui a motivé le boycott de l’évaluation ? Non. Tout s’est joué sur des supputations, pour ne pas dire des fantasmes. Ce qui n’est imputable qu’au pouvoir en place.

  1. Une occasion de règlements de comptes politiques

Nombreux sont ceux qui ont boycotté la composition plus par instinct grégaire ou discipline de groupe que par conviction. Du coup, pris individuellement, certains contestataires n’hésitent pas à avouer qu’ils n’ont rien contre l’évaluation mais comme la masse n’est pas d’accord, ils ne peuvent pas faire autrement. En fait la masse n’a servi que d’instruments de règlements de comptes politiques aux « syndicalistes de  l’opposition politique ». Et ces derniers n’ont fait que surfer sur la vague des frustrations longtemps accumulées pour faire leur démonstration de forces. Les slogans de contestation en sont une illustration patente : « Talon et Kakpo veulent évaluer ceux qui ont fait ce qu’ils sont devenus ! », « Non à ce gouvernement qui n’a aucune considération pour les enseignants ! », « Le gouvernement veut se servir des enseignants pour justifier la dilapidation des fonds publics ! », « Donnons au gouvernement un avant-goût de son échec aux élections législatives ! », etc.

Comme je le dis souvent, il en va du syndicalisme comme de la politique au Bénin : les intérêts individuels priment toujours sur l’intérêt général. Un mal qui ne date pas d’aujourd’hui. N’avait-on pas travesti le slogan révolutionnaire de « Comptons sur nos propres forces » en « Comptons dans nos propres poches » ?

  • Des contestations fondées sur la crainte de certains enseignants d’exposer leur inculture intellectuelle

Quand j’écoute les contestataires, je n’entends que des craintes fondées sur des supputations : risque de radiation en cas d’insuffisance de résultats, projet de modification du mode d’avancement en grade dans le corps des enseignants, etc. Certains disent qu’ils ont passé du Cep au Bac, puis la licence, la maîtrise, le Bapes ou le Capes voire le master, etc.; et si on estime qu’ils sont mal formés, ce sont leurs formateurs dont les professeurs d’université qui sont incompétents ; par conséquent, ils n’ont pas besoin d’évaluation. D’autres craignent, et l’avouent ouvertement, le niveau des épreuves auxquelles ils seraient soumis. Or, objectivement, on ne saurait soumettre quelqu’un à un sujet d’évaluation qui ne relèverait pas de son domaine de compétence (ce qu’il enseigne depuis plusieurs années). Par conséquent, lorsque j’entendais, par exemple, parler de pédagogie comme épreuve d’évaluation, j’objectais qu’on ne saurait s’en servir pour évaluer ceux qui ont été recrutés avec un diplôme académique et qui n’ont pas encore été envoyés à l’Ecole normale supérieure pour y apprendre formellement la pédagogie en question.

Et sur ce point, les faits semblent me donner raison : les épreuves sont globalement à la portée de tout enseignant même n’ayant pas été formé à l’Ecole normale supérieure, du moins en ce qui concerne les disciplines littéraires.

Et pourtant, j’entends des remous de la part de certains enseignants qui estiment que ceux qui n’interviennent qu’au premier cycle ne pourraient venir à bout des épreuves, du moins dans la discipline du français. Cela me semble révélateur d’une inculture intellectuelle incompatible avec le métier de l’enseignement (toutes disciplines confondues). Car le sujet de culture générale (Commentez la sagesse contenue dans la déclaration suivante contenue dans L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane : « Je ne conteste pas la qualité de la vérité que révèle la science. Mais c’est une vérité partielle, et tant qu’il y aura de l’avenir, toute vérité sera partielle. La vérité se place à la fin de l’histoire. »), par exemple, destiné à toutes les catégories d’enseignants offrent des éléments d’illustrations dans toutes les disciplines aussi bien littéraires que scientifiques. Or si des enseignants des lettres se disent incapables de traiter une telle épreuve, qu’en serait-il des enseignants de PCT, SVT, MATHS, etc. ? D’où la nécessité alors d’une évaluation.

A ceux qui estiment que c’est une injustice que de soumettre tous les enseignants à une épreuve de dissertation de culture générale avant les épreuves de spécialité sous prétexte que cela favoriserait les enseignants des disciplines littéraires au détriment de ceux des disciplines scientifiques, je n’ose pas répondre qu’ils font une lecture obtuse. Pourquoi ? Je ne connais pas les critères d’évaluation des copies. Mais rien n’indique que les copies des enseignants non littéraires seraient évaluées par rapport à celles des enseignants littéraires ? Mieux, s’agit-il d’un concours où on ne retiendrait que les excellents ? Je n’en suis pas sûr. Et même à un examen, il y a les bons et les moins bons mais qui sont tous déclarés admis au même titre. Par ailleurs, si on n’évaluait chacun que sur la base des connaissances relatives à sa spécialité, n’aurait-on pas des bons et moins bons ? Cela voudrait-il dire qu’on a favorisé les uns par rapport aux autres ?

De même, qu’y a-t-il d’extraordinaire dans l’approche adoptée par les organisateurs de l’évaluation en soumettant les candidats à deux types d’épreuves : l’une de culture générale et l’autre de spécialité ? N’est-il pas notoire que la dissertation de culture générale fait partie de presque toutes les évaluations (concours, examens, tests divers…) organisées par l’État ? Tous ceux qui ont eu à passer au moins un concours dans leur cursus le savent mieux que quiconque.

Et je ne trouve qu’une seule explication à cela : l’enseignement est un métier de pédagogie, donc de démonstration et de conviction, quelle que soit la discipline. Le physicien n’a-t-il pas besoin de convaincre ses apprenants des résultats de ses expériences scientifiques autant que l’enseignant des lettres par ses analyses ? Mieux, n’est-ce pas une occasion de vérifier le minimum de maîtrise que tout enseignant est censé avoir dans la langue officielle, celle qui nous sert de véhicule du savoir ? Parce qu’il se trouve que la langue officielle du Bénin est le français.

Voilà pourquoi je ne condamne pas cette approche qui soumet tout le monde à une épreuve de dissertation de culture générale avant celles relatives à chaque spécialité.

  • En guise de proposition pour l’amélioration de la qualité des épreuves

Je voudrais attirer l’attention des organisateurs de l’évaluation sur une catégorie d’épreuves : celles de français. Ce que je reproche à ces épreuves, c’est le doublon de sujets : on soumet les enseignants des lettres doublement au même type de sujet à savoir la dissertation de culture générale et celle de culture littéraire.

A mon avis, passé l’épreuve de culture générale destinée à toutes les catégories d’enseignants, les épreuves spécifiques aux enseignants des lettres devraient être :

  • Un sujet de Lecture par exemple (pour ceux du 1er cycle) ;
  • Un sujet de Commentaire composé ou de Contraction de texte (pour ceux du 2nd cycle).

Et on devra tenir compte de cet aspect, même pour les épreuves des concours.

Conclusion

Faisons remarquer que c’est le gouvernement lui-même qui vient de donner à l’opposition politique une arme ayant servi à l’abattre : on a fait de l’évaluation une occasion de démonstration de forces où on s’est servi des enseignants. Ce qui est dommage pour notre système éducatif déjà poussif. Toutefois, les enseignants  peuvent se réjouir d’une chose : c’est le rapport de forces qu’ils viennent de gagner ; cela seul suffirait à faire réfléchir les gouvernants quant à la façon dont il faut aborder les questions relatives à cette corporation dont les réactions sont imprévisibles.

Colbert Tatchégnon DOSSA, enseignant et écrivain

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *