Conserver l’essentiel

« Conserver l’essentiel ». C’est par cette formule presque magique, digne des mystiques des temps modernes que le président Talon a officialisé l’exclusion des opposants de l’élection législative du 28 avril 2019. Un groupe de mots tellement creux, tellement vide qu’on pourrait y mettre tout ce qu’on veut. Mais la question qu’il faut se poser, c’est : qu’est-ce que le président Talon veut dire en ces termes nébuleux ? L’essentiel pour lui, M. Talon, vaut-il aussi pour les onze millions d’âmes qui peuplent le Bénin ? L’essentiel pour l’homme d’affaires, le commerçant Talon est-il le même pour le président Talon ? L’essentiel pour le paysan est-il le même pour la vendeuse du marché ? On pourrait rallonger à l’infini le questionnement. Mais la réponse pour toutes ces questions reste bien évidemment non ! Une seule personne ne peut se croire omnisciente au point d’exercer le pouvoir de manière absolue. Si cela arrive, on ne parlera plus de démocratie.

 En acceptant l’exclusion programmée de l’opposition des élections législatives, le Bénin s’écarterait de la ligne tracée par les pères fondateurs de sa démocratie. Le Bénin laisserait ainsi un chemin bénin, celui de la démocratie, pour des aventures absolutistes, faites de douleurs et d’incertitudes. A bien suivre le président Talon, il cherche à ramener le Bénin à un modèle qui a montré ses limites dans le temps et dans l’espace : l’absolutisme tel que Thomas Hobbes le symbolise sous les traits du Léviathan. Un modèle dans lequel le gouvernement (ou le monarque) fait applique la terreur des lois pour le bonheur des sujets (on dira aujourd’hui pour le développement du pays), mais où les sujets (ou citoyens) n’ont pas leur mot à dire.  Aussi, il (le souverain/ou dans le du Bénin, le président Talon) applique aux sujets (ici les citoyens du Bénin) les lois auxquelles il n’est pas soumis. Le problème, c’est que le peuple béninois depuis 1990 a pris le chemin inverse à travers le modèle de la démocratie. Un modèle dans lequel une seule personne ne met pas le peuple sous les bottes sous le prétexte de se donner les moyens afin de faire son bonheur. Le modèle choisi par le Bénin part du principe que c’est la somme des intelligences qui aboutit au bien-être de tous. 

Notre postulat est que, nul ne peut à lui tout seul savoir ce qu’est-ce l’essentiel pour tous sans se tromper ou verser dans la tyrannie. Pour le démontrer, nous allons vous présenter deux exemples très symboliques : le premier nous vient de l’Inde (la plus grande démocratie du monde où le vote dure plusieurs mois) et le second nous vient du Bénin (pays basculé en dictature selon les mots Maître Robert Dossou). Nous allons conclure par une citation bien connue du Suisse Jean-Jacques Rousseau. 

  1. Un éléphant et les aveugles

Commençons notre causerie avec cette belle histoire qui nous vient, comme nous l’avons plus haut, de l’Inde : 

« Une fois, six aveugles vivaient dans un village. Un jour, ses habitants leur dirent „ Hé ! il y a un éléphant dans le village, aujourd’hui “

Ils n’avaient aucune idée de ce qu’était un éléphant. Ils décidèrent que, même s’ils n’étaient pas capables de le voir, ils allaient essayer de le sentir. Tous allèrent donc là où l’éléphant se trouvait et chacun le toucha.

  • Hé ! L’éléphant est un pilier ! dit le premier, en touchant la jambe de l’éléphant.
  • Oh, non ! L’éléphant est comme une corde, dit le second, en touchant la queue.
  • Oh, non ! Il est comme la branche épaisse d’un arbre, annonce le troisième, en touchant la trompe.
  • L’éléphant est comme un grand éventail, dit le quatrième, en touchant l’oreille du pachyderme.
  • C’est comme un mur énorme, s’écrie le cinquième, en touchant le ventre de l’éléphant.
  • C’est comme une grosse pipe, dit le sixième, en touchant une défense de l’éléphant.

Les six aveugles se mirent à se disputer, chacun d’eux insistant sur ce qu’il croyait être un éléphant. Ils ne parvenaient pas à s’entendre, lorsqu’un sage, qui passait par-là, les vit. Il s’arrêta et leur demanda : 

  • De quoi s’agit-il ? voulut savoir le sage. 

Les aveugles répondirent au sage :

  • Nous n’arrivons pas nous accorder sur ce à quoi ressemble un éléphant.
  • A quoi pensez-vous qu’il ressemble, demanda le sage.

Chacun dit au sage l’image qu’il se fait de l’éléphant. Le sage sourit et leur expliqua calmement :

  • Vous avez tous raison. Vous avez chacun votre perception de l’éléphant, parce que chacun a touché une partie différente de l’animal. Oui, l’éléphant a tous les traits que vous avez tous décrits. Mettez ensemble ce que chacun a touché, et vous vous approcherez de l’aspect réel de l’éléphant.
  • Oh ! dirent les aveugles. Ils arrêtèrent de se disputer, heureux d’afin avoir pu s’imaginer l’éléphant. »

Supposons que le Bénin soit l’éléphant de l’histoire ci-dessus. Toutes les filles et fils du Bénin ne sont-ils pas ces aveugles qui, chaque jour, luttent pour que le pays avance et connaisse la prospérité ? La volonté affichée de M. Talon d’exclure une partie de la population, l’opposition en l’occurrence, ne réduit-il les chances pour le Bénin de voir toutes ses faiblesses et ses forces diagnostiquées et corrigées ou mises en valeur par ses enfants ? La réponse est évidente. Au risque de nous répéter, le président Talon et ses collaborateurs à eux seuls ne sont pas en mesure de tout voir, de tout connaître, de tout construire, de faire le bonheur de tous. Nelson Mandela disait dans son discours d’investiture le 10 mai 1994 : « Aucun de nous, en agissant seul, ne peut atteindre le succès. » Si notre voix est petite, toute petite, celle de cet illustre homme a traversé monts et vallées. Son message se passe de tout commentaire. Notre question à vous M. Talon : êtes-vous toujours aussi sûr de pouvoir faire le bon choix pour tout le monde ? Est-ce là le mandat que vous a accordé le peuple ?

  • La jarre trouée de Ghézo

Le roi Ghézo, bien avant Mandela et dans la même vision que le mythe indien que nous avons cité plus haut, avait perçu les ruines que pouvait entraîner l’exercice solitaire et absolu du pouvoir d’État. Dans le feu de l’action, il est difficile pour le chef de tout voir. Même son cercle restreint ne suffit pas pour le conseiller. Par la formule énigmatique et prophétique« La jarre trouée contient l’eau qui donnera au pays le bonheur. Si tous les enfants venaient, par leurs doigts assemblés à en boucher les trous, le liquide ne coulerait pas et le pays serait sauvé »,le roi Ghézo appelle à l’unité des forces pour porter la nation. Une lecture réduite, partielle pourrait faire croire que le roi appelle tous les enfants du pays à du conformisme. Bien au contraire : le roi invite tout chef, qui qu’il soit, à laisser toutes les tendances s’associer à la construction du pays. 

Dans le cas actuel du Bénin, ceci est un impératif. Au regard des affaires de M. Talon et sa famille, une gouvernance sans un contrôle stricte de l’Assemblée Nationale fait planer le risque du mélange des genres. Le pays et M. Talon lui-même seront exposés à toutes les dérives. D’abord le pays. Le risque du bradage des ressources du pays par un clan est très élevé. M. Talon contrôle déjà des secteurs vitaux de l’économie du Bénin : le port, la collecte des recettes douanières, l’agriculture etc. Sans un contre-pouvoir, le président Talon risque de confondre la caisse de l’État à sa propre caisse. Ceci a été le cas dans plusieurs dictatures à travers le monde. La conséquence sera terrible pour le peuple du Bénin, déjà pauvre. Le clan du président pourrait s’enrichir illégalement pendant que le reste de la population végétera dans encore plus  de pauvreté. Non seulement cet état de fait sera dommageable pour le pays, mais M. Talon et tout son clan s’exposeraient également à de lourdes conséquences. C’est ici que commence notre deuxième observation. A penser que gérer ou gouverner sans contrôle serait la solution profitable, M. Talon se rendra très vite compte que cette solution est très éphémère. C’est une fausse solution. Tout ce que son clan aura accumulé durant les années de sa gouvernance sera remis plus tard en question. Toutes les affaires de la famille Talon seront remises en cause. Cela prendra tout le temps que cela voudra, mais la gestion opaque dont il se prévaut aujourd’hui et qu’il croit être la solution pour ses affaires et pour le pays aura une répercussion négative à moyen ou à long terme.  Et pour cause !

  • En conclusion

Citons pour conclure le Suisse Jean-Jacques Rousseau, comme nous l’avions promis dans le premier paragraphe. Pour cet auteur, « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence. En quelsens pourra-ce être un devoir ?». En des termes plus conformes à l’actualité béninoise, les chars, l’argent qui aujourd’hui lient les langues, les mains et les pieds de la majorité des Béninoises et des Béninois n’ont en aucune manière permis une adhésion volontaire. C’est donc par la force de l’argent et des chars que l’élection qui arrive se tiendra. Mais à la première occasion, tous les acquis seront remis en cause, car ils ont été mis en œuvre en excluant une partie de la population. Comme le dit le proverbe africain « Si tu veux aller vite, marche seul mais si tu veux aller loin, marchons ensemble. »

Auteur: Nouhoum Baoum

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