8e législature du Bénin : des honorables députés honorés par le peuple


Qui ne se souvient pas de la figure de l’orpheline dans nos contes africains ? Qui ne sait pas que la petite Aïwa venue au monde le même jour que sa mère en repartait n’avait d’autre choix que de réussir parce que sa marâtre lui faisait vivre l’enfer ? Mais, raconte le conteur dans Le pagne noir de Bernard B. Dadié, « plus la marâtre multipliait les affronts, les humiliations, les corvées, les privations, plus Aïwa souriait, embellissait, chantait ‒ et elle chantait à ravir ‒ cette orpheline. Et elle était battue à cause de sa bonne humeur, à cause de sa gentillesse. Elle était battue parce que courageuse, la première à se lever, la dernière à se coucher. Elle se levait avant les coqs, et se couchait lorsque les chiens eux-mêmes s’étaient endormis. La marâtre ne savait vraiment plus que faire pour vaincre cette jeune fille. Elle cherchait ce qu’il fallait faire, le matin, lorsqu’elle se levait, à midi, lorsqu’elle mangeait, le soir, lorsqu’elle somnolait. Et ces pensées par ses yeux, jetaient des lueurs fauves. Elle cherchait le moyen de ne plus faire sourire la jeune fille, de ne plus l’entendre chanter, de freiner la splendeur de cette beauté. »
Voilà, chers députés de la 8e législature, le rôle dans lequel vous met la marche de l’histoire de notre peuple. Comme la petite Aïwa, vous n’avez qu’un seul défi : le pagne noir doit devenir blanc. Du coup, voici la chanson de l’orpheline qui doit rythmer vos tâches (cf. Le pagne noir de Bernard B. Dadié) :
« Ma mère, si tu me voyais sur la route,
Aïwa-ô ! Aïwa !
Sur la route qui mène au fleuve
Aïwa-ô! Aïwa !
Le pagne noir doit devenir blanc
Et le ruisseau refuse de le mouiller
Aïwa-ô! Aïwa !
L’eau glisse comme le jour
L’eau glisse comme le bonheur
O ma mère, si tu me voyais sur la route,
Aïwa-ô! Aïwa ! »
Cela, parce que vous constituez une législature dont le peuple, à travers ses porte-parole ou les « e-opposants », a déjà décrété l’échec. Un échec qui, pour être célébré à la hauteur du retentissement espéré, doit être suivi, révélé et proclamé. Un échec dont la chute de chaque fleur fanée déclenchera des hourra endiablés.
Aussi vous tresse-t-on une couronne de laurier jamais tressés à une législature. Une couronne tricolore comme notre fanion.
Dans le vert de cette couronne, nous lisons la tricherie. Il se dit en effet que votre élection n’a été nullement un mérite car vous n’aviez pas affronté des adversaires dignes du nom. L’élection législative du 28 avril 2019 n’aurait été qu’un match amical entre alliés de la mouvance présidentielle : les partis Union Progressiste et Bloc Républicain. Bref, une élection dont furent exclus les partis de l’opposition. Vous ne seriez donc que des députés « nommés » par le Chef de l’Etat, Patrice Talon. Ce qui n’est pas faux. Seulement ce n’est que la résultante d’un rapport de forces politiques inhérent à tout système démocratique. Un rapport de forces comme celui qui a consacré en 2011 une Lépi (liste électorale permanente informatisée) à polémiques qui, à son tour, va générer la réélection du Président Boni Yayi par un K.O. douteux mais imposé sous la menace des chars de guerre en son temps.
Dans le jaune de cette couronne, est inscrite l’illégitimité : le parlement sous votre législature est qualifié d’illégitime. Elus avec un taux de participation électoral de 27%, d’après les résultats définitifs proclamés par la Cour constitutionnelle. Un chiffre qui est même contesté par des opposants qui ne vous accordent pas plus de 5% de taux de participation. Du coup, on déduit que si les élections législatives du 28 avril 2019 ont connu un taux record d’abstention de plus de 70%, selon les uns, ou plus de 90%, d’après les autres, c’est que vous n’êtes pas dignes de représenter le peuple. Une allégation qui n’est dénuée de fondement. Mais ceux qui défendent et relaient cette position à travers des médias nationaux comme internationaux omettent volontairement les facteurs essentiels de ce taux record d’abstention dont la tension dans laquelle se sont déroulées les opérations de votes, la violence dont ont été victimes certains électeurs ayant manifesté leur désir d’accomplir leur devoir civique. Avec cela, peut-on affirmer péremptoirement que tous ceux qui n’ont pas participé aux votes ont répondu favorablement à l’appel au boycott des partis de l’opposition ? Sinon, à quel taux de participation, une élection peut-elle être légitime ? Quelle est la qualité des forts taux de participation que nous enregistrions quand notre démocratie était « normale » et nous valaient des éloges à la con, des éloges anesthésiants ? Que resterait-il de ces forts taux de participation sans les votes de ceux qui, hormis les arguments ethniques, ne savent pas pourquoi ils ont opté pour tel candidat, et non pas pour tel ?
Enfin, le rouge de cette couronne porte la marque de « Parlement passoir ». Pour une bonne partie de l’opinion nationale comme internationale, le parlement de la 8e législature n’est pas digne d’une institution de contre-pouvoir telle que voulue par la Constitution du Bénin. C’est donc la chronique d’une catastrophe parlementaire annoncée avec le vote aveugle ou mécanique des « lois drones », des lois liberticides, des lois antidémocratiques qui seront issues des caprices d’un régime dit totalitaire digne des années de gloire de Bokassa 1er (en Centrafrique) ou de Mobutu Sese Seko (en République Démocratique du Congo, ex-Zaïre). Et tout ce qui n’irait pas dans ce sens, au cours de votre législature, serait vu soit comme un miracle soit comme un montage.
Voilà autant de choses qui font de vous le point de mire de la communauté nationale comme internationale. Du coup, vos faits et gestes sont suivis au millimètre près. Sur chaque parlementaire sont braqués deux fois onze millions d’yeux. N’est-ce pas pour vous un honneur que de vous savoir surveillés par un peuple qui n’a aucun intérêt à ce que vous échouiez ? Et cela n’est rien d’autre que l’expression du trop grand espoir placé en vous par le peuple. Alors, si vous mesurez la portée de l’enjeu, sachez que vous constituez une législature de transition. Transition vers de nouveaux paradigmes politiques. Transition vers des élections plus responsables qui cesseront d’être de simples formalités démocratiques.

Colbert Tatchégnon DOSSA, écrivain.

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